[Chronique] Patrick Watson – « Uh Oh »

Le silence comme matrice du sublime.
Il y a des silences qui dévorent, et d’autres qui enfantent. Pour Patrick Watson, le mutisme fut d’abord une tragédie. Lors d’un concert à Atlanta, en 2022, un vaisseau sanguin éclate dans sa gorge, le condamnant à ce que tout chanteur redoute : l’impossibilité d’émettre le moindre son. Privé de voix, l’artiste québécois plonge alors dans une forme de nuit intérieure, se réfugiant dans la composition instrumentale comme pour préserver un fil ténu avec la musique. De cette épreuve naîtra pourtant Uh Oh, son huitième album studio, œuvre de résilience et de communion, où la fragilité devient matière première, et où la voix, retrouvée, mais partagée, se fait plus humaine que jamais.

Car Uh Oh est un disque de duos, un tissage délicat entre Watson et une constellation d’artistes féminines, de Martha Wainwright à Charlotte Cardin, de November Ultra à Sea Oleena. Cette pluralité vocale, loin de diluer son identité, révèle au contraire le cœur battant de sa musique : un art de l’écoute, de l’équilibre et du murmure.

Avec Silencio, morceau d’ouverture, le ton est donné. « J’ai perdu ma voix parce que j’ai parlé trop fort », chante Patrick Watson, presque en confession, soutenu par la présence vaporeuse de November Ultra. Entre guitare feutrée et souffle de cordes, l’échange se mue en prière suspendue. Ce dialogue des voix, l’une aérienne, l’autre tremblée, condense l’essence même du disque : la beauté naît ici de la fragilité, de ce point de rupture où la voix menace de se taire.

Si la blessure fonde l’album, c’est la lumière qui l’irrigue. The Wandering promène ses élans de bossa nova dans une ambiance cinématographique, tandis que Choir in the Wires s’orne de cuivres ténus et de cordes qui semblent respirer à même la peau. Ces arrangements, d’une sophistication rare, rappellent que Watson demeure un orfèvre du « chamber pop », ce genre hybride entre la pop et la musique de chambre, qu’il pratique comme un art du clair-obscur.

L’émotion culmine peut-être dans The Lonely Lights, fragile ballade partagée avec Ariel Engle (alias La Force). Dans cette scène nocturne, où Times Square se pare d’une neige silencieuse, Watson chante l’amour comme une présence qui s’effiloche : « Tu m’as dit que tu détestais être seul, alors je ne voulais pas te laisser partir ». Sa voix se brise presque, et c’est justement dans cette fissure que s’engouffre la grâce.

Mais Uh Oh n’est pas qu’un requiem. Ami imaginaire, enregistré avec Klô Pelgag, ouvre une brèche ludique, presque dansante : un clin d’œil électronique, où les voix se distordent sur des textures glitch. Quant à la chanson-titre, écrite avec Sea Oleena, elle élève l’album vers un horizon cosmique : « Je sais que je ne suis qu’un grain de poussière, mais je chante à travers l’univers ». Tout est dit. Watson transforme l’épreuve en expansion, le doute en émerveillement.

Enfin, House on Fire, sublimé par Martha Wainwright, referme le disque comme une incantation lumineuse. Les deux voix se fondent, s’enlacent, se hissent ensemble au-dessus des décombres pour mieux célébrer ce que la douleur laisse intact : le désir de chanter, coûte que coûte.

Uh Oh n’est pas un album à refrains ni à immédiateté. C’est une œuvre à intérioriser, un souffle à écouter entre les battements du cœur. Patrick Watson y réaffirme une vérité simple et bouleversante : il n’est pas de beauté sans fragilité, ni de chant sans silence. Et c’est dans ce « uh oh », cette onomatopée hésitante, presque enfantine, que s’abrite toute la puissance de sa musique : un cri retenu, transformé en lumière.

 

Photo de couv. Lawrence Fafard