Il fallait sans doute un chanteur country sud-africain installé à Los Angeles, habitué aux franges, au masque, aux lumières de Broadway et aux extravagances de RuPaul’s Drag Race pour raconter une descente aux enfers avec une telle franchise. Depuis Pony, son premier album paru en 2019, Orville Peck n’a cessé de brouiller les pistes : personnage, voix, folklore queer, western fantasmé, collaborations avec Willie Nelson, Kylie Minogue ou Elton John… Une carrière construite sur une silhouette immédiatement identifiable, mais qui n’a jamais cessé de chercher ce qu’il pouvait y avoir derrière le personnage.
Avec Mule, le quatrième disque, Orville Peck pousse la porte beaucoup plus loin. Et cette fois, le masque ne sert plus à dissimuler. Il devient presque un écran de projection pour une histoire profondément intime : celle d’une année 2023 traversée par la rupture, l’alcool, les drogues, l’autodestruction et une overdose qui aurait pu lui être fatale. Trois années de sobriété plus tard, le chanteur transforme cette période en récit musical, presque chronologique. Pas de grand numéro de bravoure. Pas de romantisation de la chute. Juste la poussière, les excès, les rechutes, puis la lumière, enfin.
Le disque s’ouvre avec « Eulogy for a Man Who Became a Mule », étonnant prologue où Orville Peck se tient d’abord à distance. Les voix d’Emmylou Harris, Noah Cyrus et Allison Russell s’élèvent a cappella, comme un chœur antique venu annoncer la tragédie. Trois voix qui prennent des allures de sorcières de Macbeth, prophétisant la chute d’un homme devenu mule à force d’entêtement. L’image est forte, presque théâtrale. Et elle donne immédiatement à Mule une ampleur narrative inhabituelle dans la discographie de Lone Ranger mid-century.
Puis « Big Ol’ House » ouvre les portes du grand cirque. Peck reprend le micro et nous entraîne dans cette vie de fêtes, d’alcool et de nuits interminables qui masque mal une solitude devenue vertigineuse. La country se fait alors plus rock, plus ample, parfois presque tapageuse. Derrière le folklore du cowboy flamboyant, une mécanique d’autodestruction se met en marche.
Et puis arrive « Rehab Blues ». Le titre pourrait prêter à sourire. Peck, lui, préfère l’humour noir et le détail clinique. La désintoxication n’a rien d’une rédemption hollywoodienne : portes qui claquent, médicaments surveillés, nuits inconfortables, télévision interdite après 21 heures. Le chanteur raconte le quotidien du sevrage avec une précision presque documentaire. C’est brutal, parfois drôle par désespoir, surtout terriblement humain.
Mule avance ainsi, par soubresauts. Les rechutes succèdent aux promesses, l’excès aux tentatives de reconstruction. Jusqu’à « The Fall », magnifique point de bascule. Tout se resserre. Une guitare slide, quelques notes de violon et cette voix de baryton, profonde, granuleuse, qui semble soudain porter tout le poids du récit.
Mule devient un opus bouleversant, lorsqu’il laisse de l’espace entre les notes, lorsque les arrangements cessent de chercher l’ampleur et accompagnent simplement cette voix immense. « The Breeze, The Grass, The Mourning Dove and Me » marque alors le retour progressif vers la lumière. Sa douceur bluegrass, son refrain immédiatement accrocheur et sa mélodie presque bucolique donnent au disque une respiration nouvelle. Après la nuit, enfin, quelque chose ressemble à un matin.
C’est là toute la réussite de Mule. Orville Peck aurait pu faire de son passé un objet spectaculaire, une nouvelle légende personnelle à ajouter à son personnage. Il choisit plutôt de raconter la chute dans ce qu’elle a de trivial, de douloureux et parfois de grotesque. Le disque n’est pas constamment flamboyant. Certains passages de country-rock et de blues restent plus classiques, voire moins immédiatement mémorables. Mais cette relative retenue sert finalement son propos : Mule n’est pas un album conçu pour impressionner à chaque mesure. C’est un album qui avance, qui encaisse, qui se relève.
Et lorsque la voix se pose enfin sur une guitare, un violon ou une poignée d’harmonies, quelque chose se fissure. Le personnage demeure bien sûr, mais le cowboy, toujours masqué, au charisme intact, derrière les franges, n’y a plus rien à cacher.
Avec Mule, Orville Peck à présent loin de ses démons, leur donne une voix, un rythme avec suffisamment de profondeur et d’humour noir pour continuer à nous captiver. Un disque de survie, donc. Mais surtout un disque de renaissance, où raconter les cicatrices du cow-boy, souligne la classe d’un anti-héros entrainant, entêtant à suivre absolument.
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Photo de couv. Orville PECK




