Tout est parti d’une erreur. Et comme souvent en musique, c’est la meilleure chose qui pouvait arriver. James Eleganz traverse l’Atlantique avec l’idée d’un disque dur, sec, presque hardcore. À l’arrivée, Larry Mullins (Iggy Pop, Swans) lui balance une phrase qui résonne encore : « Tes chansons, c’est de la country ». Rideau. Ou ouverture grand angle.
Car « Under a Western Sky », premier album de Hanky XX, est précisément ça : une musique qui croyait aller droit devant et qui bifurque plein ouest, avant de perdre le nord. Une country consciente d’elle-même, aimée, disséquée, malmenée avec tendresse. Une country qui a lu des livres, vu des films, et qui ne se contente plus de regarder la route.
Hanky XX, c’est la rencontre tardive mais évidente de deux cerveaux bretons en surchauffe : Yann Chehu aka James Eleganz ex-leader de Success, et Goulven Hamel, musicien-écrivain, passé aux côtés de Miossec, les Nus, le Celtic Social Club ou encore Philippe Pascal. Deux rockeurs un peu intellos sur les bords, oui. Mais des intellos fascinés par cette « soul du blanc » trop souvent caricaturée. Alors ils finissent par écrire ensemble, 50/50, sur cette obsession commune.
James Eleganz écrit en pensant à John Fante, emprunte Camilla à Ask the Dust, et la transforme en fil rouge mouvant. Camilla change de visage, de nom, de psyché. Album-concept ou constellation de récits ? Les deux. Ou aucun. Ici, l’identité est poreuse, instable, constellée de folie.
Musicalement, Hanky XX pose les codes de la country… pour mieux les saboter. Pas de batterie. Goulven Hamel joue (presque) tout. Autotune fantomatique, samples improbables, effets de montage dignes du cinéma : la tradition est là, mais elle grince, elle se fissure, elle rêve, elle cauchemarde. Le disque est co-produit avec Olivier Bastide, dans une maison auvergnate perdue au milieu de nulle part, le décor parfait pour enregistrer des chansons hantées.
La bascule s’opère avec « The Last Great American Dynasty ». Reprise radicale du morceau de Taylor Swift, découverte via la fille de Goulven, et devenue le cœur battant de l’album. Camilla s’efface. Entre en scène Rebekah Harkness, héritière réelle, excessive, tragique. « The maddest woman » devient « The Sickest Woman ». On ne romantise plus la folie, on la regarde sombrer. Des chœurs autotunés noient la grande maison de Rhode Island dans le brouillard. À la fin, un vieux 78 tours murmure « Blanket Me With Western Skies« . L’ambiance western est posé, avec un léger parfum de détournement breton. Évidemment.
Les morceaux défilent comme un film abîmé. La fausse insouciance d’A Second in Your Eyes cède vite à l’amertume de Blame the Rain, avant qu’As Soon As the Sun Falls Down n’offre à Camilla une parole trompeusement apaisée. Puis la bande s’arrête net : cut brutal, nuit totale, road trip interrompu.
Dès lors, tout vacille. Moonlight Is a Full Light installe le doute, la country regarde ses vieux démons droit dans les yeux. Pearls & Furs titube, fragile, crépitante comme un feu hors champ ; Do We Need Holes murmure des histoires de cadavres sous des chœurs faussement rassurants ; The Devil Inside avoue sans éclat, porté par un souffle fantomatique.
Et la mer finit par revenir : The Flying Dutchman surgit de la brume, Gone With the Wind referme le disque dans une douceur incertaine. Fin provisoire, peut-être. Ou simple accalmie.
Pas d’erreur, Hanky XX ne cherche pas pour autant à réhabiliter la country. Ils l’aiment trop pour ça. Ils la connaissent assez pour la taquiner, la malaxer, la mettre face à ses démons. Couvert derrière le Stetson d’une autre réalité. Sous ce ciel couchant façon weird western bizarre, il y a aussi des histoires qui refusent les HAPPY END sur un air d’harmonica. Peut-être justement pour que ce disque vive plus longtemps qu’un THE END sur écran géant.



