Chroniques

CAT POWER, ENVOÛTANTE VOIX D’UNE VAGABONDE

1er juillet 2019, 21h00. Les estaminets autour de la place Sébastopol à Lille ont désormais laissé place aux bars à chichas, aux sushi maki boutiks et autres kebabs. Et même à un bar lounge, que nous devrions décidément éradiquer au plus vite.

Le « Passe Porc – Spécialités de cochonailles et des viandes de l’abattoir » est, entre toutes, l’enseigne qui retient le plus mon attention, avec une banderole « Changement de propriétaire » placée au-dessus. Si la créativité de la cuisine du nouveau tenancier est à la hauteur du nom de l’établissement, nul doute qu’on tient ici un étoilé Michelin dans les six prochains mois !

Mais ce soir, c’est le répertoire de la chanteuse Charlyn Marie « Chan » Marshall, dite Cat Power, qui nous est donné à déguster au théâtre de Sébastopol, ce bel endroit de 1350 places à la parfaite acoustique, où j’eus le plaisir d’écouter les feulements puissants de l’atomique et bluesy Beth Hart le 13 novembre 2018.

21h10. Après une première partie manquée, je m’assois confortablement dans un siège de velours rouge (ça n’est pas commun mais je bénis ce soir les bouchons parisiens de m’avoir évité l’attente de celle qui est devenue aujourd’hui, il faut se rendre à l’évidence, l’une des plus grandes chanteuse et parolière de folk et de blues). Échaudées par les grandes chaleurs du début de l’été, des femmes non loin s’éventaillent le visage. Le public lillois s’agite subrepticement désormais, n’y tenant plus d’impatience.

21h20. Les lumières à la Wong Kar-wai (Cat Power a joué le rôle de Katya dans My Blueberry Nights) se tamisent, n’éclairant plus que le combo des trois musiciens présents ce soir. Le devant de la scène reste dans la pénombre, ne dévoilant que la silhouette de Cat Power. Ombrageuse et fantomatique. Ambiance intimiste. Comme pour mieux encore mettre en valeur la voix majestueuse de l’américaine.

Quand Beth Hart se fait tigresse, Cat Power se fait chatte. Elle entame une chorégraphie à base de bras balançants avec une nonchalance au rythme lent et, première de cordée, ouvre la voix et nous donne des frissons (roche). Cette voix si enveloppante, déstressante comme un bain de blues. Comme un défi à la pesanteur, les sons partent en volutes, atmosphériques, montant comme des lianes vigoureuses indomptées.

Ce soir, le mot « cordes » (vocales) peut enfin être prononcé sans danger dans un théâtre.

Me voilà en pur état alpha, avec l’envie de gesticuler à mon tour, alors que le public est calme désormais et qu’un homme d’âge médian se brumatise le visage.

Les chansons, souvent courtes, se succèdent avec une grâce inouïe. Je pense à la voix hypnotique d’Hope Sandoval et je donnerais sans aucune hésitation ma fricadelle pour que le temps s’égrène plus lentement et pour profiter de ce moment jusqu’au bout d’une nuit des Hauts-de-France sans fin.

21h50. L’énigmatique ombre et sirène aux vocalises enchantées (et enchanteresses), bouquet de lys dans les bras, quitte la scène sous un torrent d’applaudissements qui dureront des minutes, nous laissant Ulysses.

En apesanteur, la tête dans les étoiles, je regagne le chemin de mon hôtel par la rue Léon Gambetta qui, si elle devient un jour le Walk of Fame lillois (un boulevard ho-lille-woodien en sorte), consacrera sa première étoile à Cat Power, en souvenir de cet inoubliable 1er juillet 2019.

Alechinsky.