L’histoire commence toujours par une fuite. En 1980, Alan Vega est déjà une figure dangereuse. Avec Martin Rev, il a dynamité le rock avec Suicide, fait entrer la violence urbaine, le minimalisme électronique et la poésie de l’excès dans un monde qui ne l’attendait pas. Mais pendant que ZE Records rêve de transformer Suicide en machine disco synthétique, Vega, lui, regarde ailleurs. Vers l’arrière. Vers la racine. Vers le feu originel.
Son premier album solo, éponyme, Alan Vega (1980), naît dans les interstices : entre deux sessions avec Suicide, entre deux concerts, entre deux obsessions. Vega écrit ses chansons comme on grave des slogans sur les murs d’une ville en ruine. Blues primitif, rockabilly spectral, rock’n’roll d’avant l’innocence perdue. Elvis Presley plane partout, non pas comme une icône pop, mais comme un fantôme sacré. La méthode est la même que dans son travail plastique : enlever plutôt qu’ajouter. Superposer peu de sons, mais les charger de tension.
“Jukebox Babe” devient un hymne minimal, dansant comme un néon qui clignote dans la nuit. “Kung Foo Cowboy” plonge dans un Sud mythologique, rêvé et violent. “Ice Drummer” ralentit le temps : voix plaintive, batterie obsédante, harmonica discret, comme une prière murmurée au bord de l’effondrement. Et puis il y a “Bye Bye Bayou”, rockabilly mutant, déjà hors du temps, que LCD Soundsystem ressuscitera des décennies plus tard. Vega signe ici un disque nu, sec, brûlant. Pas de synthés agressifs, pas de futurisme tapageur : juste l’énergie animale d’un homme qui réinvente le rock’n’roll à partir de ses cendres. Un acte d’indépendance totale.
Un an plus tard, Collision Drive n’est pas une suite : c’est un accident. Plus de vitesse, plus de chair, plus de chaos. Là où le premier album traçait une ligne claire, le second la fracasse. Alan Vega élargit son monde et laisse entrer le bruit de la ville, la science-fiction, la politique, les comics, l’amour, la paranoïa cosmique. Les thèmes s’entrechoquent comme des voitures lancées à pleine vitesse.
Cette fois, les boîtes à rythmes disparaissent. Vega veut du sang et de la sueur. Un batteur live. Un groupe de hard rock. Collision Drive sonne plus large, plus lourd, plus frontal. “Magdalena 82” hypnotise avec son punk rockabilly nerveux, “Be Bop A Lula” est avalé puis recraché dans une version frénétique et possédée, “Raver” bascule dans un psychobilly dégénéré. Alan Vega n’illustre pas le rock : il le malmène, le tord, le force à dire autre chose.
Remasterisés par Josh Bonati à partir des bandes originales, ces deux albums reviennent aujourd’hui avec une clarté nouvelle, sans rien perdre de leur danger. Les deux labels Sacred Bones et Modulor remettent en circulation ces deux disques d’Alan Vega qui racontent une seule et même histoire, celle d’un artiste en perpétuelle cavale, refusant les routes balisées, préférant la collision à la compromission.
Quarante ans plus tard, ces disques ne sonnent pas comme des reliques. Avant-gardistes, ils sonnent toujours comme des avertissements. Alan Vega n’a jamais voulu appartenir à son époque, il l’a traversée à pleine vitesse, laissant derrière lui des étincelles, des débris, et un rock’n’roll définitivement unique.
Alan Vega (Deluxe Remastered Edition)

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Alan Vega – Collision Drive (Remastered)

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