[Interview] Julien Rieu de Pey – « L’Avenir des Pierres »

Après un parcours de bassiste, d’arrangeur, de compositeur et de réalisateur aux côtés de nombreux artistes (Christian Olivier, Lola Lafon, Sanseverino…) , Julien Rieu de Pey prend pleinement la place de celui qui porte les chansons avec « L’Avenir des pierres », son second album. Composé en Ariège, loin d’un Paris, ce disque apaisant, optimiste et mélancolique a été réalisé avec Fred Perriot, avec pour boussole Hounds of Love de Kate Bush, un album qui l’accompagne depuis l’enfance. Il y interroge notre rapport au temps, à la beauté du vivant, au fil de titres comme  » Demain « ,  » Le Temps « ,  » Espace sauvage » ou  » Jusqu’au loin plus tard « , et y accueille sa mère Nicole, sa fille Lilia et aussi Maria Cabral, preuve que pour lui, la musique est autant une question de partage que de passion. Rencontre avec un artiste qui s’est enfin autorisé à suivre ce qu’il entendait.

 
 
« L’Avenir des pierres » souligne un beau parcours musical, de bassiste, d’auteur-compositeur-interprète, de mixeur et de réalisateur, mais aussi une part plus personnelle de ton univers. Que représente cet album, et quelle idée a guidé l’écriture de ce nouveau disque ?
Cet album est vraiment une réalisation personnelle importante que je suis content d’avoir menée jusqu’au bout.
Il fallait le faire. Au fond, je ne sais pas vraiment pourquoi, mais c’était nécessaire : une chose importante à partager, à faire entendre.
Pour me dire à moi-même que tout ce que j’emmagasine comme bouts d’idées, phrases ou lignes de basse depuis un tas d’années, et que je trouvais tellement importants, a servi à quelque chose, et que ça servira à quelque chose de continuer à créer, noter, chercher.
C’est aussi le disque des autorisations : les censures de goût que je m’étais imposées depuis longtemps, y compris sur le premier album, ont sauté. C’est le fun d’aller vraiment vers ce que j’entendais qui m’a guidé.
Il n’y a pas vraiment eu de fil directeur pour l’écriture. C’est maintenant, avec les retours que les gens me font, que je remarque mieux le caractère apaisant, optimiste et mélancolique de ce disque.
 
Tu as longtemps accompagné d’autres artistes comme bassiste, compositeur et arrangeur. Avec ce second disque, qu’as-tu découvert en prenant pleinement la place de celui qui porte les chansons ?
Quasiment un autre métier que celui de bassiste. J’ai aussi clairement compris et entendu la voix de tous les chanteurs et chanteuses que j’ai accompagnés, qui me disaient quand il avait une note qui luttait ou gênait le chant ! En changeant de rôle, on comprend dans son corps certaines choses qui n’étaient que théoriques.
Alors j’ai encore appris des choses sur le fait d’accompagner la voix.
De porter un projet aussi. 
 
 
La basse occupe une place particulière dans ton univers, porteuse de mélodies ou de chant. Comment as-tu construit le son de cet album, entre les instruments, les textures et la voix ?
L’influence la plus directe et évidente de ce disque est l’album Hounds of Love de Kate Bush, qui est pour moi un des plus grands chefs-d’œuvre pop. Je vis avec depuis que j’ai 10 ans. Il est quasiment le point de départ de mon choix de la basse électrique comme instrument.
C’était ma boussole lors de la réalisation (pas pour l’écriture).
J’ai donc construit le son sur une rythmique solide (LinnDrum ou la batterie de Frantxoa Erreçarret) et sur des patterns que j’entendais.
J’avais envie de revenir à des basses très présentes (beaucoup de fretless), mais dans leur rôle classique de basses d’accompagnement. La présence des rythmiques rend ça plus facile : dans mon premier disque, il n’y en avait pas, et les basses étaient principalement jouées de manière guitaristique.
Je prends aussi le rôle de bassiste soliste : beaucoup de chansons ont un développement prog/psychédélique.
 
Pour m’aider dans tout ça, j’ai eu un partenaire formidable, Fred Perriot, qui est un peu tombé du ciel.
 
Nous avons travaillé en binôme sur tout le processus. Il a décuplé les possibilités de ce disque et a coréalisé l’album avec moi.
 
Tu as grandi dans une famille de musiciens. Quel regard portes-tu aujourd’hui sur cet héritage musical, et quelle place prend-il dans tes propres chansons ?
Difficile à dire de ma place. Comme les ressemblances de traits dans une même famille, il y a peut-être des connexions musicales évidentes que je ne remarque pas.
 
Je peux dire par contre que l’héritage dont j’ai conscience se joue dans l’envie de rendre les gens heureux, de faire voyager avec le son, de faire une musique qui reste populaire, accessible. J’ai fait beaucoup (vraiment beaucoup) d’allers-retours lors de la réalisation pour cette raison, entre l’envie d’être accessible et celle de garder mes exigences, mes envies initiales.
 
Plus j’avance en expérience, plus j’ai conscience de la chance que j’ai eue d’avoir grandi avec ma mère, chanteuse, notamment pour le sentiment de légitimité en musique : j’ai gagné beaucoup de temps grâce à ça. Il y a vraiment une sorte de bataille pour la légitimité dans ce métier. Selon l’environnement familial et social, ça peut prendre beaucoup de temps pour se sentir légitime, parfois toute une vie.
 
Des titres comme « Demain », « Le Temps » ou « Jusqu’au loin plus tard » interrogent notre rapport au temps et à l’avenir. Qu’est-ce qui t’inspire ces réflexions, et comment deviennent-elles des chansons ?
J’écris de manière psychanalytique.
Je cherche à réunir, créer les conditions pour ouvrir une porte en moi, un canal. Les mots s’agencent, je pense poésie : est-ce que ça sonne juste ? Qu’est-ce que ça dit ? 
C’est très souvent après coup que je comprends (ou pas !) de quoi parle la chanson.
Le temps revient très souvent, c’est vrai. Peut-être parce que c’est une des choses les plus insaisissables qui soient. Il n’est pas une matière, on ne peut ni le contrôler ni penser les choses en dehors de lui.
Il est à la base de l’angoisse existentielle d’être : quand vais-je mourir ? Comment ça va se passer demain ?
On ne peut pas le fuir, ou alors ça ne dure pas très longtemps. 
Alors, je me dis, le regarder bien en face, écrire sur lui… 
 
Tu as choisi de t’installer en Ariège pour composer cet album, loin de la capitale. Qu’est-ce que ce territoire, ses paysages et son rythme de vie ont changé dans ta manière d’écrire et de créer ?
Ça a permis à mon moteur créatif de redémarrer, car j’étais arrivé à un stade où je ne supportais plus Paris, au sens physique du terme.
Je sentais que mon envie même de faire et de partager de la musique commençait à s’altérer. Pourtant j’aime cette ville, notamment le 20e arrondissement, où j’ai principalement vécu.
En Ariège, je retrouve de la paix devant la beauté époustouflante de la nature. Il n’y a pas que la beauté : c’est aussi la sensation, ici, que le territoire n’appartient pas seulement aux humains, que la nature est encore forte, pas complètement domestiquée, ravagée. 
L’envie de composer, de jouer, de monter des projets n’a peut-être jamais été aussi forte qu’ici.
 
Sur « Jusqu’au loin plus tard », tu partages le chant avec Maria Cabral, tandis que ta mère Nicole et ta fille Lilia participent également au disque. Quelle importance accordes-tu à ces partages et à la dimension collective de la musique ?
Elle est au centre.
C’est ça, la musique : le partage. Ça paraît très banal dit comme ça, mais comme pour certains proverbes ou certaines citations, plus on avance en âge, plus on ressent à quel point c’est vrai.
La musique est un continent immense, où l’on n’a pas besoin de passeport pour se rencontrer, se rapprocher, partager un moment de vie ensemble.
La dimension collective de la musique, c’est la musique.
Pouvoir la partager en famille est une chance inouïe.
 
Qu’aimerais-tu que le public emporte avec lui après avoir écouté « L’Avenir des pierres » ?
Des images, du bonheur, de l’apaisement.
 
La scène, c’est aussi une part importante de ta vie. As-tu une chanson en particulier que tu aimes partager avec le public en live ? Et pourquoi ?
J’aime particulièrement jouer « Somnambule », la deuxième chanson de L’Avenir des pierres.
Parce que c’est un peu comme dire bonjour aux gens : c’est une chanson carte de visite, un peu abstraite, qui me ressemble bien (et qui est aussi une des plus faciles à chanter !)

Photo de couv. ©KpointRINE