ALICE COSTELLOE – La mélancolie en apesanteur

Chez Alice Costelloe, les souvenirs dansent sur des mélodies en clair-obscur. Avec Move On With The Year, son premier album, l’artiste britannique ouvre les portes d’une mémoire intime. L’enfance, la nostalgie et les blessures du passé s’y déposent sur des nappes de synthétiseurs vintage, des flûtes hésitantes et des arrangements aux contours fantomatiques. Une musique douce, parfois inquiétante, qui laisse entrer la lumière dans les fêlures.

Pour son premier concert d’ouverture à La Route du Rock, Alice Costelloe a dû faire voyager cette intimité jusqu’à un public de festival. Un exercice délicat pour des chansons aussi personnelles. Mais aussi l’occasion de les laisser respirer autrement, entre douceur, humour et quelques éclats de joie.

« Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre », confie-t-elle. Sa musique peut être « assez douce, lente et mélancolique », et l’idée de la présenter dans un festival lui était encore inconnue. Pourtant, le concert s’est déroulé dans une atmosphère détendue, comme une invitation à prendre le temps. « J’ai eu l’impression que tout le monde se posait simplement là, se détendait et profitait du moment. » Une première expérience qui lui a aussi fait prendre conscience de la manière dont ses chansons peuvent trouver leur place sur scène.

Car comment faire vivre un album aussi introspectif devant un public venu célébrer la musique ? Pour cette ouverture, le groupe a choisi de privilégier les morceaux « un peu plus rythmés, plus énergiques ou plus bruyants ». Les chansons les plus tristes ont été laissées de côté, avec une pointe d’humour : « Personne n’a envie de retourner à son camping en pleurant ! » Mais cette adaptation ne remet pas en question l’identité du disque. Elle ouvre plutôt une réflexion sur la suite.

Alice Costelloe le reconnaît : écrire un album très lent et très triste impose forcément une certaine atmosphère sur scène. Pour son prochain disque, elle envisage donc d’apporter « un peu plus de plaisir, de joie et d’énergie ». Une envie d’évolution qui ne signifie pas pour autant tourner le dos à ce qui a fait naître Move On With The Year.

Car cet album, elle ne l’a pas vraiment choisi. Il s’est imposé à elle.

Au départ, Alice avait tenté d’écrire des chansons plus vagues, moins personnelles. Une expérience qui s’est révélée désastreuse. « J’ai écrit la pire musique de toute ma vie en essayant de faire ça ! » Alors elle a cessé de résister. Elle s’est tournée vers ce qui comptait réellement pour elle, vers ce qui se passait « à l’intérieur de sa tête ». Les chansons sont alors venues rapidement, l’album prenant forme en quelques mois.

« Je pense que j’avais résisté très longtemps à l’idée de l’écrire », explique-t-elle. Et lorsqu’elle évoque ce besoin de sincérité, son humour revient naturellement : « Si j’essaie de prétendre être quelqu’un d’autre, honnêtement, j’écris la pire musique que vous ayez jamais entendue ! » Move On With The Year serait donc le seul disque qu’elle pouvait écrire à ce moment précis de sa vie. Un album personnel, mais jamais fermé. Les souvenirs y deviennent des paysages, les émotions des textures, et la nostalgie une matière sonore.

Cette matière, Alice l’a trouvée en partie grâce aux instruments qui ont accompagné son écriture. Les flûtes et les flûtes à bec ne sont pas arrivées par hasard. Beaucoup de chansons parlent de l’enfance, et ces instruments, souvent découverts à cet âge, lui semblaient naturellement liés à cet univers. En apprenant à jouer de la flûte pour l’album, elle a découvert une palette sonore capable de traduire cette mémoire avec une certaine étrangeté.

« Je trouvais que la flûte apportait quelque chose de légèrement inquiétant, mais aussi un peu joyeux. » Une dualité qui traverse tout le disque. La nostalgie n’y est jamais complètement sombre. Elle peut aussi être légère, presque ludique, comme un souvenir qui revient sans prévenir.

Pour donner corps à cette vision, Alice Costelloe s’est entourée du producteur Mike Lindsay. Une rencontre décisive. « Il m’a immédiatement mise à l’aise. » Dans son studio de Margate, entourée de synthétiseurs vintage, elle a trouvé un espace où toutes ses idées pouvaient exister. Même les plus improbables.

Après quinze ans passés à jouer dans différents groupes, c’était la première fois qu’elle travaillait avec quelqu’un qui l’encourageait à aller au bout de ses intuitions. « Il m’a fait comprendre que toutes mes idées étaient valables, que je pouvais participer pleinement à la production et qu’aucune idée n’était trop stupide pour être essayée. »

Une confiance essentielle pour un album aussi personnel. Mike Lindsay a apporté son savoir-faire de producteur, mais aussi une présence bienveillante. « Je ne pense pas que j’aurais pu faire un disque aussi personnel sans ce soutien. »

Et puis il y avait le studio. Ses synthétiseurs vintage, ses textures, ses possibilités. Un véritable terrain de jeu pour l’artiste. Lorsqu’elle préparait ses démos, Alice utilisait des plugins qui imitaient ces instruments, avant de montrer à Mike ce qu’elle imaginait. « C’est ça que je veux utiliser, mais pour l’instant je n’ai que cette version pourrie sur mon ordinateur ! » Une manière spontanée de traduire une envie sonore qui allait devenir l’une des signatures de l’album.

Pourtant, elle n’avait pas attendu d’entrer en studio pour se lancer de nouveaux défis. Trois mois avant l’enregistrement, elle avait acheté une flûte. Elle pensait que ce serait facile. « Puisque les enfants en jouent, ça devait être simple. Mais en réalité, c’est extrêmement difficile ! » Les premières semaines, elle n’arrivait même pas à produire un son.

Elle a donc regardé des vidéos sur YouTube, appris quelques notes et fait avec les moyens du bord. « Je crois que je ne savais jouer qu’une douzaine de notes environ. » Une contrainte qui est devenue une particularité. Les parties de flûte de l’album restent ainsi dans une tessiture limitée, mais cette simplicité participe à leur charme. Une texture fragile, légèrement bancale, qui semble parfois flotter au-dessus des chansons.

Cette approche artisanale, Alice Costelloe souhaite désormais la prolonger autrement. Elle imagine déjà le prochain disque comme une nouvelle boîte à outils. « J’ai envie d’avoir de nouveaux jouets avec lesquels jouer. » Les synthétiseurs pourraient y prendre encore davantage de place, tandis que les flûtes et les flûtes à bec pourraient disparaître, le temps qu’elle apprenne autre chose.

Une chose est certaine : l’univers de Mike Lindsay lui a donné le goût de l’exploration. Et si Move On With The Year était un album de souvenirs, le prochain pourrait bien être celui de la découverte. Avec toujours cette même envie de faire de la musique un espace où l’intime peut se transformer, se déplacer, et parfois même retrouver le sourire.

Photo de couv. (c) Gaëlle Evellin