[Interview] FANCHON –  « heaven, unfamiliar »

À l’origine, FANCHON est le projet solo de la chanteuse, guitariste et autrice française Fanchon Dehillotte. Installée à Londres, elle voit progressivement son univers prendre une dimension collective avec l’arrivée de Frazer Holloway (guitare lead), James Burns (guitare & synthés), Dan Crossley (batterie) et Jake Lane (basse). De cette rencontre entre une sensibilité française et une énergie profondément britannique naît un quintet de rock alternatif qui s’impose peu à peu sur la scène londonienne grâce à des prestations scéniques remarquées et une identité artistique captivante. Il y a quelques semaines le quintet londonien a sorti un excellent premier EP « heaven, unfamiliar ». Et il est presque impossible de parler de ce disque sans s’arrêter en premier sur sa pochette. En effet pour illustrer ce disque, la jeune frontwoman, a choisi une toile du peintre suédois August Malmström, « Dancing Fairies « (Älvalek, 1866), une œuvre emblématique du romantisme nordique. On y découvre une ronde étrange de créatures évanescentes dansant au-dessus d’un marais baigné par la lumière de la lune. Entre rêve et hallucination, le tableau cultive l’ambiguïté : ces silhouettes lumineuses peuvent tout aussi bien être des êtres surnaturels qu’un mirage né des brumes nocturnes.
Cette frontière trouble entre le réel et l’imaginaire entre en résonance parfaite avec l’univers du disque, qui évolue dans un espace où beauté et inquiétude coexistent et où la lumière ne dissipe jamais totalement l’obscurité. Nous retrouvons dans les 9 titres qui composent l’opus, les thèmes de l’insomnie, des cauchemars, de la vulnérabilité et des démons intérieurs qui semblent prendre corps dans cette danse fantomatique, tandis que la pleine lune éclaire un paysage où l’inconnu apparaît autant comme une menace que comme une promesse d’apaisement. Le tableau incarne donc avec justesse l’idée centrale du disque : quitter le confort d’un  » enfer familier  » pour s’aventurer vers un territoire émotionnel inconnu. La peur peut devenir le premier pas vers l’émancipation !
Ce choix iconographique prend encore plus de sens lorsque l’on connaît l’approche profondément littéraire de FANCHON. Les influences de Baudelaire ou de Sylvia Plath affleurent dans cette fascination pour le sublime, où la beauté naît de la mélancolie, du trouble et de la fragilité. Plus qu’une simple illustration, Dancing Fairies constitue peut-être le premier chapitre de « heaven, unfamiliar« : une porte d’entrée vers un univers où poésie, tension et déflagration sonore s’entrelacent avec une remarquable cohérence. À l’image de son artwork, FANCHON livre une œuvre immersive qui confirme l’émergence d’un groupe dont l’unicité pourrait bien marquer durablement la scène alternative. Interview …

 

Après plusieurs singles, depuis 2020, en quoi était-ce pour vous le bon moment pour sortir votre premier EP, « heaven, unfamiliar » ? Et qu’est-ce que ce format vous permet de raconter que des singles ne permettaient pas ? 
Nous avons eu envie d’explorer un récit sur un format plus long ; c’est pour cette raison que nous avons sorti les singles de cet EP dans l’ordre chronologique. Il y a une véritable tension narrative qui culmine dans « Ghost » et trouve sa résolution dans « Subside ». C’était également une façon originale et intéressante de repousser les limites de notre processus d’écriture musicale, sachant que chaque morceau n’avait pas besoin de comporter des refrains accrocheurs ni d’apogées classiques, car chacun s’inscrivait dans une dynamique de 20 minutes qui devait s’enchaîner de manière fluide tant au sein de chaque titre que tout au long de l’EP. 

Mais que représente exactement ce titre pour vous ? 
« Heaven, Unfamiliar » fait directement référence à l’idée selon laquelle les êtres humains préfèrent rester dans le confort d’un enfer familier plutôt que de s’ouvrir à des possibilités inconnues pour vivre de nouvelles expériences. Ce titre résume ce que représente l’EP dans son ensemble et le voyage dans lequel il souhaite emmener l’auditeur, en partant d’une situation de stagnation pour aboutir à la décision d’affronter ses peurs afin de se libérer de tout ce qui nous retient. Notre musique a toujours reposé sur les contrastes entre douceur et puissance, côté féminin et côté grunge, obscurité et lumière – le concept opposant le paradis à l’enfer vient donc renforcer cela tout en faisant référence à des concepts littéraires que j’adore explorer.

Dans votre musique il y a un lien fort avec la poésie, au point de proposer des recueils en parallèle de vos sorties. Est-ce que les textes et la musique évoluent ensemble ?
Pour moi, c’est toujours la poésie qui prime : quand j’entends une nouvelle idée de chanson, je sais généralement tout de suite de quels poèmes je vais emprunter des mots. Une chanson finit souvent par puiser dans plusieurs poèmes, ce que je trouve intéressant car ce nouveau contexte et cette nouvelle combinaison apportent une perspective totalement différente sur le sens ; je ne sais donc généralement pas de quoi parle une chanson avant que tout s’assemble, J’ajoute aussi quelques paroles mais toujours sur la base de poèmes existants. 

Vous décrivez votre identité comme une « puissance dans la douceur ». Comment trouvez-vous cet équilibre entre fragilité émotionnelle, mélodies éthérées et énergie rock presque hardcore ? 
Je pense que c’est ce qu’il y a de mieux dans le fait de faire partie d’un groupe : c’est un mélange des influences et des goûts de cinq personnes, ce qui rend les contrastes inévitables. Bien sûr, il est important de trouver des camarades de groupe qui partagent tes goûts et tes intentions, mais je pense que ce sont justement les différences dans nos influences et nos habitudes qui créent quelque chose de spécial. J’ai grandi en m’entendant dire que ma voix était trop douce pour un projet rock, et cela n’a fait que me donner encore plus envie de l’assumer, car je sais que je peux aussi la rendre puissante et rugueuse quand les chansons l’exigent. Les garçons du groupe apportent l’intensité et une énergie plus brute, ce qui me permet d’être féminine et douce d’une manière que je n’osais pas être quand j’étais en solo.
 

Vous expliquez que chaque morceau fait partie d’une narration globale. Si « heaven, unfamiliar » était un livre ou un film, quel serait son cheminement émotionnel ?
Tout commence par la frustration et l’angoisse : dans « Idle », la narratrice en a assez de se sentir coincée dans les limbes. « Perish » se distingue un peu des autres titres, car elle évoque que parfois, l’amour peut sembler trop immense à porter, presque douloureux à vivre en raison de son intensité, même lorsqu’il est sain. Cela fait le lien avec « Ghost », qui représente le fond du gouffre de l’EP : l’empathie de la narratrice lui donne l’impression qu’elle n’apprendra jamais à gérer l’intensité de ses sentiments dans un monde où la souffrance est omniprésente. Dans « Heaven », j’ai écrit sur un rêve récurrent que je fais, où la fin du monde survient et où tout le monde accepte passivement ce destin. Si l’on lit entre les lignes, on constate qu’il y a beaucoup d’angoisse liée au climat et à la politique dans cet EP. Dans « Subside », je m’adresse à mes démons et à mes peurs, en leur disant que je me souviens que je peux les vaincre. 

 

Vos influences vont de Deftones à Sylvia Plath, en passant par Lana Del Rey, Alice In Chains ou Baudelaire. Comment ces univers très différents dialoguent-ils en vous pour donner cette identité ?
J’ai grandi en écoutant du rock alternatif (Pixies, The Strokes, Radiohead) et c’est Frazer (guitariste) qui m’a fait découvrir des groupes plus métal comme Alice in Chains et Deftones. C’est Layne Staley qui m’a fait comprendre qu’on pouvait superposer des mélodies complexes et élaborées à des riffs puissants, tandis que le style vocal dynamique et décalé de Chino m’a donné l’espoir que les nuances les plus douces de ma voix pourraient s’intégrer à des sons shoegaze imposants. Lana Del Rey m’inspire tant au niveau des paroles que des mélodies ; la façon dont elle crée des mini-univers esthétiques au sein de ses chansons et raconte des histoires où l’on devine qu’elle incarne différents personnages – c’est tout autant littéraire que sonore. Je réponds en tant que chanteuse, car j’ai évoqué tout à l’heure à quel point nous comptons sur la contribution de chaque membre du groupe lors de l’écriture, précisément pour créer quelque chose d’unique grâce à la combinaison de tous ces parcours et styles d’écriture différents. 

Vous dites que cet EP a été conçu pour être plus massif et pensé pour les pogos, tout en restant atmosphérique. Est-ce que certains morceaux ont complètement changé une fois joués en live ? 
Oui, nous avons connu quelques retards dans l’enregistrement de l’EP ; ainsi, lorsque nous sommes arrivés au Brighton Electric, cela faisait déjà plus d’un an que nous jouions ces morceaux en concert. Avec le recul, je suis contente qu’ils aient bénéficié de ce temps de respiration. Cela nous a permis de trouver toutes ces textures supplémentaires et ces effets sonores subtils, mais aussi de vraiment peaufiner les signatures rythmiques pour que les morceaux conservent le même naturel et la même émotion qu’en live. 

Est-ce que votre double culture () influence votre manière de composer et de raconter des histoires ? 
C’est un aspect que nous souhaitons mettre davantage en avant à l’avenir. Je pense que jusqu’à présent, notre univers était très « londonien », simplement parce que le groupe est

ancré ici. Mais nous commençons à élargir nos horizons et à intégrer davantage de lyrisme et d’influences françaises. Ma plus grande influence française est Baudelaire. 

Vous évoquez l’idée de catharsis et de reprise de pouvoir pour l’auditeur. Est-ce que composer cet EP a aussi eu cet effet sur vous ? 
Je trouve amusant de voir à quel point le processus d’écriture peut être douloureux ; vu de l’extérieur, la création ressemble souvent à de l’auto-torture. Mais c’est parce qu’une fois que ça fait tilt et qu’on en est sorti, la catharsis et le soulagement que cela procure peuvent changer une vie. Ces chansons sont celles où je me suis le plus mise à nu au niveau des paroles ; je me souviens que ça a été difficile quand on a commencé à les jouer en concert, car je n’avais pas l’habitude de me laisser envahir par l’émotion sur scène. Aujourd’hui, quand le public reprend les refrains en chœur, je sens physiquement mon cœur guérir grâce à cette expérience partagée et à cette identification. Une fois que les chansons sont dans le monde, je n’ai plus l’impression qu’elles m’appartiennent ou qu’elles parlent de moi, ce qui fait que les expériences qui les ont inspirées me semblent désormais appartenir à un chapitre clos. 

« Heaven, Unfamiliar » semble conclure les deux premières années du groupe tout en ouvrant un nouveau chapitre. Si cet EP est une porte, vers quel territoire musical avez-vous envie d’emmener FANCHON ensuite ? 
C’est exactement ainsi que nous décririons cet EP : un chapitre qui se referme et un nouveau qui s’ouvre. « Heaven, Unfamiliar » s’est révélé sombre et brut ; pour nos prochains morceaux, nous voulons donc simplement écrire des chansons sur lesquelles les gens pourront mosh, twostep et passer un bon moment. Je veux sourire en les chantant. Telles ont été nos images directrices pendant l’écriture, et nous sommes déjà impatients de les partager en concert.

 

Photo de couv. (c) Pedro Sooler

After releasing several singles, why did heaven, unfamiliar feel like the right moment for your debut EP? What does this format allow you to express that standalone singles couldn’t?
We were inspired to play with a longer story line, we released the singles from this ep in chronological order for that same reason, there’s a real tension and release narratively that peaks during Ghost and is resolved by Subside. It was also a cool and interesting way to challenge our sonic writing process, knowing that not every song needed to have standard hooks and climaxes because each was part of 20 minutes of dynamics that needed to flow per piece as well as throughout the whole EP. 

 

Heaven, unfamiliar is both beautiful and intriguing as a title. What does it represent to you? 
Heaven, Unfamiliar is a direct reference to a concept that humans will rather stay comfortable in a familiar hell than reach towards unknown possibilities for new experiences. It encapsulates what the entire EP represents and the journey it wants to take the listener on, starting with stagnation and ending with the decision to confront your fears to release yourself from everything that holds you back. Our music has always been founded on contrasts between soft and heavy, girly and grungy, dark and light – and so the concept of heaven versus hell ties that in and also references literary concepts that I am passionate about exploring. 

 

Poetry is deeply woven into your music, even extending into your merchandise with poetry collections. Do your lyrics exist before the music, or do both evolve together? 
It’s always poetry first for me, when I hear a new song idea I usually know right away which poems I will borrow words from. A song usually ends up taking from multiple poems, which is interesting to me because that new context and combination brings a whole new perspective on the meaning so I don’t usually know what a song is about until I’ve had time to let it simmer, why the different lines came together the way they did. I do also write new words for the songs but they’re always guided by a pre existing poem. 

 

You’ve described your identity as « strength through softness. » How do you balance emotional vulnerability, dreamy melodies, and the almost hardcore intensity of your sound? 
I think that’s the best part of being in a band, it’s a collage of 5 people’s influences and tastes which means contrast is inherent. It’s important to find bandmates who have similar taste and intentions as you of course but I think it’s the differences in your influences and habits that creates the cool thing. I grew up being told my voice was too soft for a rock project and it only made me want to embrace that more, because I know I can make it sound powerful and rough too when the songs need it. The boys in the band bring in the intensity and heavier energy, which allows me to be feminine and soft in a way I didn’t dare to be when I was solo. 

 

You’ve said every song is part of a larger narrative. If heaven, unfamiliar were a novel or a -film, what emotional journey would it take the audience on? 
It starts with frustration and angst, in Idle the narrator is sick of feeling stuck in limbo. Perish stands a bit on its own as it’s confessing that sometimes love can feel too huge to hold, almost painful to experience because of how intense it is even when it’s healthy. That ties into Ghost, which is the rock bottom of the EP, where the narrator’s empathy makes them feel like they’ll never learn to cope with how intensely they feel in a world of ubiquitous suffering. Heaven, I wrote about a recurrent dream I have about the world ending and everyone passively accepting that fate. If you read between the lines there’s a lot of climate/political anxiety in the EP. In Subside, I’m speaking to my demons and fears, telling them I remember that I can overpower them. 

 

Your influences range from Deftones and Alice In Chains to Lana Del Rey, Baudelaire, and Sylvia Plath. How do such different worlds coexist in your songwriting while still sounding unmistakably like FANCHON? 
I grew up listening to alt rock (Pixies, The Strokes, Radiohead) and Frazer introduced me to heavier music like Alice in Chains and Deftones. Honestly Layne Staley made it click for me that you could put these intricate, complex melodies on top of heavy riffs and Chino’s dynamic, weird vocal styles gave me hope that the softer elements of my voice could sit on top of big shoegaze sounds. Lana Del Rey inspires me lyrically and melodically, the way she creates mini aesthetics within her songs and tells stories that you can tell are characters she is playing with, it’s literary just as much as sonic. I’m answering like a vocalist, because earlier I touched on how much we rely on the input of every single band member when writing exactly for the reason of creating something unique because of all the differing backgrounds and writing styles it combines.

 

You describe this EP as heavier and built with live shows and mosh pits in mind, while still keeping its atmospheric side. Did any of these songs transform once you started performing them live? 
Yes, we had some delays recording the EP so by the time we were in Brighton Electric we had played the songs live for over a year and in hindsight I’m glad they had that breathing space. It allowed time to come up with all these extra textures and subtle sound effects, and also to really lock in the time signatures to keep the songs feeling natural and emotive as they are live. 

 

With a French frontwoman and four English musicians, FANCHON bridges two cultures. Does that dual identity shape the way you write music and tell stories? 
It’s something we want to highlight more moving forwards, I think it’s been very London so far just because the band feels so heavily rooted here. But we are starting to spread out and incorporate more French lyricism and influences. My biggest French influence is Baudelaire. 

 

You’ve said this EP is meant to create a sense of catharsis and empowerment for listeners. Did writing and recording it have the same effect on you? 
I find it funny how painful the writing process can be, from an outside perspective a lot of the time creating looks like self torture. But it’s because once it clicks and you’re out the other side, the catharsis and relief it gives can be life changing. These songs were the most vulnerable lyrically for me yet, I remember that being difficult when we started playing them live as I wasn’t used to getting so emotional on stage, and now when people sing the choruses back to me I can physically feel my heart healing from that shared experience and relatability. Once the songs are out in the world, they no longer feel like they are mine or about me which makes the experiences they were inspired from feel like a closed chapter. 

 

Heaven, unfamiliar feels like both the conclusion of your first two years and the beginning of a new chapter. If this EP is a doorway, where do you see it leading FANCHON next, musically and artistically?
That’s exactly how we would describe this EP, a chapter closed and a new one opened. Heaven, Unfamiliar came out moody and gritty, so for the next stuff we just want to write songs that people can mosh and twostep and have a good time with. I want to smile whilst I am singing them. Those have been the guiding images whilst we have been writing and we already can’t wait to share them live.