[Interview] SUPERNORMAL – « NULVI »

Une électropop lumineuse avec en ligne de mire des inquiétudes contemporaines, Arthur Farré, alias Supernormal, signe avec « Nulvi » un premier EP aussi personnel qu’universel. Inspiré par le village sarde de ses origines, ce disque explore les paradoxes de notre époque : l’urgence climatique, les bouleversements technologiques, les fractures sociales, mais aussi notre fascination pour le progrès. Portées par des textures électroniques, des sonorités organiques et des textes en français d’une grande finesse, ses cinq chansons invitent à la réflexion. À l’occasion de la sortie de ce magnifique opus, Arthur Farré revient sur la genèse de cet EP, ses influences musicales, ses contradictions assumées et la place de la poésie face aux grands défis de notre temps.

Tu décris Nulvi comme un territoire « en tension », entre tradition et modernité. En quoi ce village sarde est-il devenu une métaphore de notre époque dans ton écriture ?
Nulvi est le village sarde de mes origines. J’y suis allé régulièrement depuis que je suis tout petit. J’ai toujours été marqué par son identité, très ancrée dans les traditions et le terroir. Ses ruelles, autrefois remplies de vie et de lien social, se sont peu à peu vidées. Elles se remplissent à nouveau très vite lors des fêtes traditionnelles. C’est également un village tourné vers l’avenir, autour duquel, dès les années 2000, les premières éoliennes sont apparues sur les collines qui l’entourent. Par ailleurs, il est niché au cœur d’un paysage très sec, soumis à de fortes sécheresses.

Nulvi, par son équilibre fragile sur de nombreux aspects, est pour moi le révélateur d’inquiétudes personnelles liées aux dérives climatiques, technologiques, et sociales.

Justement, lorsque tu abordes ces sujets autrement sensibles, tu le fais sans tomber dans un discours militant frontal. Pourquoi as-tu choisi la poésie et le surréalisme plutôt que le manifeste revendicatif ?Je me sens plus à l’aise avec cette forme de discours. Il faut être très convaincu des solutions à proposer pour être militant (et très courageux aussi !). De mon côté, je ne fais que cristalliser des sentiments et des émotions au travers de textes et de sonorités. C’est plus facile pour moi d’inviter les gens à se poser des questions par de la poésie, plutôt que de leur imposer mon point de vue.

On sent dans ton projet à la fois une fascination pour l’innovation technologique et une certaine inquiétude face à ses conséquences. Comment concilies-tu ces deux sentiments qui semblent parfois contradictoires ?
J’ai beaucoup de mal à le faire !

J’ai toujours été fasciné par l’innovation, la nouveauté. Néanmoins, depuis que j’ai pris conscience de leur impact écologique, j’ai du mal à les apprécier autant et je me sens parfois démuni. L’intelligence artificielle en est la représentation la plus récente. C’est un outil magique, qui offre des possibilités infinies. Pour autant, ses conséquences sur le réchauffement climatique ainsi que sur l’emploi me terrifient.

Écrire et composer cet EP a été pour moi une sorte de remède, de rite initiatique pour mieux accepter ces paradoxes. Mais ce n’est pas encore totalement le cas !

Les sonorités naturelles occupent une place importante dans Nulvi. Comment as-tu travaillé le dialogue entre ces éléments organiques et les textures électroniques de l’EP ?
Ce dialogue est ancré dans mon apprentissage de la musique. Je suis venu à la musique par des sonorités très naturelles (guitare classique, piano, violoncelle) et par des artistes comme Ben Harper qui composent avec cette matière très acoustique. J’ai également toujours été sensibles aux sons de la nature (paysages, animaux, …). Je trouve qu’ils ajoutent une profondeur extraordinaire à la musique.

Pour autant, je suis fasciné par les synthétiseurs et notamment un instrument inventé très récemment qui me paraît bien combiner les deux influences : le Osmose de Expressive E. Un synthétiseur qui permet d’ajouter beaucoup d’expressivité par une technologie de clavier très novatrice.

Tu cites Justice, Parcels ou encore les Beatles parmi tes influences. Qu’est-ce que chacun de ces univers a apporté à la construction de l’identité sonore de Supernormal ?
Justice a apporté la rugosité et la composition électronique. Parcels, les harmonies de voix et la rythmique. Les Beatles, leurs refrains.

Je trouve que ces 3 artistes sont des références absolues sur ces 3 aspects, et sans chercher à les imiter, je me suis beaucoup inspiré d’eux pour cet EP. Étonnamment, je pense que le résultat est assez éloigné de leur style, et je trouve cela intéressant car cela montre que l’on peut s’inspirer sans copier.

Ton EP est présenté comme un « remède personnel, et peut-être collectif ». Quelles angoisses ou interrogations personnelles as-tu cherché à transformer à travers ces cinq titres ?
Pour chacun des titres, ce sont des angoisses et interrogations différentes mais qui prennent racine dans nos dérives actuelles. 

Dans 2050 sur le sable, on est clairement sur la dérive climatique et ses conséquences sur la biodiversité. 

Dans Amitiés contraires, on est plutôt sur l’uniformisation des points de vue et la montée des extrêmes.

Dans Nulvi, on part en voyage sur une terre de traditions, et de localisme, mais fortement impactée par son retard économique.

Dans Cosmic Trip, je m’interroge sur la gestion des priorités à l’échelle de l’humanité : faut-il investir la conquête spatiale alors que nous avons tant de choses à résoudre sur notre belle planète Terre.

Enfin dans Supernormal, c’est plutôt un questionnement très personnel autour de l’envie et la légitimé du sentiment de dépassement de soi. Faut-il forcément dépasser sa propre existence pour être heureux, alors même que la question de la performance n’est pas durable ?

Pourquoi avoir choisi de chanter en français pour ce premier EP, alors que l’électropop contemporaine reste largement dominée par l’anglais ? Qu’est-ce que cette langue t’a permis d’exprimer différemment ?
Écrire et chanter en français m’a permis d’apporter beaucoup plus de nuance et de poésie dans mes textes. En anglais, j’aurais sûrement créé des textes beaucoup moins subtils.  Pour autant, chanter en français représente un vrai défi : on peut très rapidement verser dans une pop niaise et bas de gamme. J’espère l’avoir évité…

Si Nulvi devait laisser une seule question dans l’esprit de l’auditeur après l’écoute, laquelle aimerais-tu qu’il emporte avec lui ?
J’aimerais que l’auditeur se demande quel est son « Nulvi » à lui ? Quel est cet endroit qui l’inspire et qui en même temps l’interroge sur les transformations qu’il a pu observer de nos sociétés. J’aimerais qu’il marque une petite pause dans son existence, et prenne le temps d’apprécier son histoire et de s’interroger sur son avenir.

Tu décris les dérives des sociétés occidentales, mais la musique pop reste elle-même un produit de ces systèmes technologiques et économiques. Comment vis-tu cette forme de paradoxe en tant qu’artiste ?
Ce que j’aime dans la pop, c’est qu’elle donne quelques repères efficaces et agréables et qu’on s’en souvient. J’aime que des refrains soient faciles à chanter, dès les premières écoutes. C’est pour moi un bon moyen de faire passer des messages. « 2050 sur le sable » est en cela un exemple de refrain très pop, très facile et efficace. Pour autant, les paroles sont terrifiantes. C’est ce contraste que j’aime dans le fait d’utiliser la pop. Elle permet de faire passer plus facilement un propos plutôt difficile à digérer …

 

Photo de couv. (c) Remy Sirieix