[Interview] Paul d’Amour – « Bitcherland »

À l’occasion de la sortie de Bitcherland, son nouveau livre musical, Paul d’Amour nous invite à parcourir un territoire aussi réel que poétique : le Pays de Bitche. Entre chansons, bande dessinée, documentaire et récits de rencontres, l’artiste transforme cette région qu’il arpente depuis plus de vingt ans en une terre de légendes, de souvenirs et d’émotions. Un voyage singulier où l’imaginaire se mêle au quotidien, et où chaque paysage devient une histoire à raconter. Rencontre avec un artiste qui continue de faire de la curiosité et de l’émerveillement un moteur de création.

 

Tu viens de sortir ton album Bitcherland. Pourquoi avoir consacré ce road trip au Pays de Bitche ?
Le Pays de Bitche est un territoire que je fréquente depuis plus de vingt ans. J’y suis venu pour la première fois avec mon groupe pour y jouer des concerts, et je suis immédiatement tombé amoureux de cette région. C’est une terre rurale, verte, pleine de trésors méconnus et d’histoires fascinantes.
Depuis plusieurs années, je parcours la France pour écrire des chansons avec des marins, des prisonniers, des scientifiques ou encore des exilés. Et puis un jour, je me suis rendu compte que l’aventure se trouvait aussi juste devant ma porte. Le Pays de Bitche est une terre de frontières, de forêts, de verriers, de légendes et de mémoires parfois douloureuses. J’ai eu envie de l’explorer comme on explorerait un continent lointain. Bitcherland, c’est finalement un voyage immobile, une manière de raconter l’extraordinaire qui se cache dans l’ordinaire.

Tu présentes ton disque aussi sous la forme d’un livre musical : qu’est-ce que ça permet de raconter que la musique seule ne permet pas ?
La chanson suggère, elle ouvre des portes. Le livre permet d’entrer dans les pièces. Avec le livre musical, je peux montrer les visages, les paysages, les dessins, les carnets de route et les témoignages qui ont nourri les chansons.
J’aime l’idée qu’une chanson puisse devenir un objet que l’on feuillette, que l’on regarde et que l’on garde. Chaque médium raconte une partie différente de la même histoire. Et le dessinateur Jean Chauvelot apporte, avec son trait singulier, une profondeur supplémentaire ainsi qu’une belle dose d’humour et de poésie.

D’où viennent les personnages et les images qu’on croise dans l’album, les bisons, la sirène, le faune, etc. ?
Ils viennent à la fois du réel et de l’imaginaire. Le Pays de Bitche est un territoire où les légendes sont encore très présentes. Quand on marche longtemps dans les forêts, qu’on écoute les habitants raconter leurs histoires, la frontière entre ce qui existe et ce qui pourrait exister devient très fine.
Les bisons sont bien réels, mais ils deviennent aussi un symbole de liberté et de puissance. La sirène, le faune ou d’autres figures qui traversent l’album sont des façons poétiques d’incarner nos désirs, nos peurs et nos rêves. Ce sont des personnages qui permettent de raconter l’humain autrement.

Est-ce que pour toi ce projet est finalement plus un exutoire que ce que tu as fait jusqu’à présent ?
Oui, probablement. Les projets de la collection NOS m’ont souvent amené à raconter les autres, et à me raconter aussi à travers eux. Avec Bitcherland, je dévoile davantage mon propre regard sur le monde.
Il y a quelque chose de plus intime, de plus libre. Je me suis autorisé à être plus symbolique, plus onirique, parfois plus étrange aussi. C’est un disque où l’on retrouve mes rencontres, mais également mes questionnements personnels, et une diversité musicale, dont je suis fan, qui passe de la balade à des délires électro en passant par des sons plus pop rock … j’adore cette liberté! 

Tu as beaucoup voyagé et joué partout dans le monde : est-ce que tu penses que l’expérience de ces routes influence ton regard sur le monde, sur ses habitants et leurs fractures ?
Énormément. Voyager m’a appris que les êtres humains se ressemblent souvent davantage qu’ils ne l’imaginent. Les paysages changent, les langues changent, mais les aspirations restent les mêmes : aimer, transmettre, trouver sa place.
Ces voyages m’ont aussi rendu plus attentif aux fractures sociales, culturelles ou territoriales. Aujourd’hui, quand je regarde un village du Pays de Bitche, j’y retrouve parfois les mêmes questions que dans une grande ville ou à l’autre bout du monde. Le local est souvent une porte d’entrée vers l’universel.

Photo de couv. (c)François Dourlen