[Interview] France de Griessen, prêtresse de la witch folk

France de Griessen vient de sortir son 4ᵉ album. Avec « Dawn Breakers », la sorcière sort sa guitare, revendique son romantisme et impose un style : la witch folk.

Silencieuse depuis plusieurs années, France de Griessen est enfin de retour avec un disque lumineux, riche de ses nombreuses expériences. « Si je n’ai pas sorti d’album, je n’ai pas pour autant été inactive, confie la précieuse jeune femme attrapée autour d’un thé ce mercredi 12 mars dans un café japonais parisien. J’ai continué à faire des concerts, à composer de la musique, sans la sortir. Et puis, il y a deux ans et demi, j’ai fait la connaissance d’un artiste américain, Cannonball Statman, qui est, comme moi, interdisciplinaire : il est musicien, poète, réalisateur, il fait aussi des dessins… et a créé un univers très singulier qui m’a tout de suite énormément plu. »

Ce singer-songwriter originaire de New York, apparenté à la scène antifolk, a participé à l’album, et a également réalisé des films courts et un documentaire – actuellement en montage – autour de ce nouvel album. « Nous nous entendons à merveille, que ce soit en termes de musique, de cinéma et d’intérêt pour de multiples formes d’art ! »

Live et organique

De fil en aiguille, les expériences artistiques communes se succèdent. Des concerts d’abord puis une participation de France à l’album de Cannonball Statman, là où elle enregistrera ensuite son propre album, également réalisé par Ben Scott Turner. « Ces albums ont été enregistrés dans le Somerset, à Wells, la plus petite ville d’Angleterre. Cela m’a ouvert des horizons formidables. On a travaillé en partant de live guitare et voix enregistrés en même temps. En gardant des détails intéressants, une des nombreuses choses pour lesquelles Ben a une sensibilité et une maîtrise exceptionnelles. Des touches d’autres instruments et chœurs sont venus s’ajouter sur cette base. En ayant participé à son album, après beaucoup de concerts, et en voyant cette manière de procéder, ça a été une vraie révélation. Je me suis dit, mais oui, c’est comme ça qu’il faut que j’enregistre mon album ! Je ne l’avais jamais fait de cette manière-là. »

En accord avec elle-même

Ses précédentes expériences s’étaient déroulées selon un mode de fonctionnement bien rôdé : « D’abord enregistrer les percussions, puis les guitares – et basses quand il y en avait, puis les autres instruments, puis les voix, puis les chœurs et autres touches finales. Là, l’idée, c’était de faire des prises guitare-voix, de choisir la mieux et de partir de là. Ça, c’était nouveau pour moi et j’ai adoré. Cela requiert beaucoup de concentration et un état d’hyperprésence, alors l’ambiance de travail entre les prises est très importante. C’est-à-dire que pour contrebalancer tout ce que cela demande, ça peut surprendre, mais il faut pouvoir s’amuser et rire de toutes sortes de conneries ! Pas du tout de manière cynique ou ironique. Je parle au contraire des rigolades proches de l’enfance, proches d’une imagination à la fois bienveillante, chaleureuse, débordante, irrationnelle et débridée ! Et là, l’entente et se sentir en accord avec les personnes présentes vont être très importantes. »  Enfin, France était surtout en accord avec elle-même avant d’être rejointe par Cannonball Statman au chant et avec des guitares et percussions additionnelles. « Il n’y a pas de multiples musiciens sur cet album. Il y a moi, Cannonball Statman et sur un titre, Nicolas Laureau. » En effet, le cofondateur, avec son frère Fabrice Laureau, du label Prohibited Records est intervenu à la batterie sur le titre « High Strung Master ».

En anglais et symbolique

Les compositions sont toutes signées France de Griessen. Après quatre albums, la jeune femme à bien affirmé son style distinctif, celui qu’elle avait déjà lorsqu’elle chantait en anglais sur ses premières productions. « Avant, je chantais dans les deux langues, beaucoup d’anglais, un peu de français. Mais j’ai arrêté le français. De toute façon, je tourne principalement avec des gens anglophones »  Une vraie évolution : ses précédents opus, les très réussis « Electric Ballerina », « Saint Sebastien » et « Orpheon », étaient chantés dans les deux langues.

Dommage donc pour les non anglophones car les textes de France sont à eux seuls de petites merveilles. Elle porte en elle un regard poétique où l’imagination est reine à travers une écriture très symbolique. « Je me sers de symboles pour exprimer des expériences humaines que je pense être universelles. Et je le fais d’une manière très personnelle mais compréhensible, à travers des images ayant de multiples niveaux de lecture possibles, comme le font les contes, qui ont toujours influencé ma manière de regarder et de retranscrire le monde ».

Des voix dans la tête

Si ce disque a pu voir le jour, c’est aussi grâce à la rencontre avec Nicolas Laureau. « Avec son frère Fabrice, ils ont créé un label de musiciens, géré par des musiciens, qui défendent une certaine vision de la musique. Cette rencontre fortuite a été très importante, il va de soi.  J’ai rencontré Cannonball Statman lors d’un concert où il jouait. Je rentrais d’Italie, j’étais fatiguée, j’avais décidé de ne pas aller à ce concert. Et puis quelque chose, une voix intérieure – ou autre, qui sait d’où viennent ces voix ! – m’a dit non, non, il faut que tu y ailles. Et j’y suis allée. Je travaille beaucoup avec les voix que j’entends dans ma tête, en suivant des élans instinctifs que je ne peux souvent pas m’expliquer sur le moment, mais qui par la suite, sont pleins de sens. Pour la rencontre avec Nicolas, ça a été aussi comme ça. »

Un concert au Jardin des Sauvages

En effet, la rencontre avec Nicolas Laureau s’est faite par l’intermédiaire d’une autre personne : Murielle Iris, venue du cinéma et qui est aujourd’hui paysanne herboriste et gère le Jardin des Sauvages, à Cap d’Ail. « J’étais dans la région, ma maman au téléphone m’avait dit le matin : « Tu devrais aller voir Cap d’Ail, c’est tellement beau ! » J’ai suivi son conseil et pris le train, puis en sortant de la gare je suis passée devant la porte du jardin de Murielle. Et là, pareil, une voix intérieure m’a dit : il faut que tu sonnes à cette porte. C’est ce que j’ai fait. Elle m’a ouvert et m’a montré ses merveilleuses huiles essentielles, eaux florales et plantes médicinales, des variétés d’agrumes extraordinaires : la production de son jardin. Et puis, je lui ai dit que j’étais musicienne, je lui ai par la suite envoyé du son. Quelques temps plus tard, elle organisait un évènement alliant marché paysan local et concert dans son jardin avec des musiciens, dont j’ai fait partie. »

« J’aime son goût pour les hybridations »

Un an plus tard, Dawn Breakers sort chez Prohibited Records, label discographique underground et éclectique, avec un catalogue qui va du post-punk/post-hardcore/noise-rock de Prohibition à l’antifolk d’Herman Dune en passant par l’électronique ou le jazz expérimental. Un label culte. « Je me sens tellement bien dans ce label. J’aime son goût pour les hybridations dans lequel je me retrouve pleinement, son esprit issu de la scène post-punk, ses valeurs, la qualité des projets qui sont défendus, l’esthétique qui y est développée dans son ensemble, le fait qu’il soit tourné aussi vers l’international. Beaucoup des artistes et groupes du label ont plusieurs projets, des collaborations entre eux – comme le duo « All the best » que j’ai pu faire avec Pacôme Genty l’année dernière, accompagné par un court-métrage, une pluridisciplinarité, tous ont des parcours riches et singuliers… Avec Nicolas et Fabrice, nous nous comprenons bien. »

Métaphore et sorcellerie

L’album s’appelle « Dawn Breakers », « Les Briseurs d’Aube », en français. « C’est une métaphore, qui à de multiples significations. Dans le surréalisme, il y a cette idée de détourner les objets et les symboles de la manière dont ils sont habituellement utilisés ou perçus. Ce que je fais constamment dans mon écriture. Dans ma manière d’utiliser les sons aussi. D’où l’idée de symbolisme sonore. D’où l’idée du symbolisme poétique. » En littérature et en poésie, l’expression est déjà bien connue. Elle désigne une personne aux idées novatrices avec un impact positif sur la vie d’autrui. Tout France quoi.

Symbolisme et transformation

La witch folk de France de Griessen est donc métaphorique et s’inscrit dans la continuité du surréalisme. « J’ai depuis toujours cette passion d’assembler des univers, des mots ou des sons, des créations graphiques, des éléments vestimentaires, des objets, des styles, etc. … et de construire des ponts entre eux, ce qui forme une galaxie multidimensionnelle et toujours en expansion. Des éléments qui peuvent avoir un sens complètement différent séparément, et qui, associés, en ont un tout autre. Pour moi, c’est un très beau symbole de transformation, de création. Ma démarche de vie et d’artiste est liée, elle vise entre autres à se libérer du contrôle omniprésent du rationnel. » 

Une bonne sorcière ?

Reste une interrogation, posée dans le communiqué de presse. S’agit-il de chansons d’amour ou de prières enflammées, voire incantatoires, comme le ferait toute bonne sorcière ?

« La réponse est… multiple. Je ne donne pas de clé définitive dans ce que j’écris car quand on joue, quand on chante, quand on compose, quand on est sur scène, on se connecte à des émotions très profondes. Et peu importe quelles sont les miennes – d’ailleurs elles ne regardent que moi –, ce qui compte, c’est ce qui se passe quand elles entrent en résonance avec celles d’autres êtres vivants. Les chansons sont les pièces de puzzle d’une vie. »

Interview et photos Patrick Auffret

Nouvel album « Dawn Breakers » produit by Ben Scott Turner, feat NY antifolk artist Cannonball Statman
Prohibited Records/Kuroneko