[Interview] Movie Star Junkies – « Walk On Bones »

 

Avec « Walk On Bones » les Italiens de Movie Star Junkies reviennent avec un disque, bien nerveux, qui semble à la fois renouer avec leurs racines les plus sauvages tout en absorbant l’énergie d’un line-up profondément renouvelé.
Depuis leurs débuts, le groupe n’a jamais cessé de muter : garage punk abrasif, blues déglingué, folk nocturne, ballades hantées… autant de facettes pour une même identité farouchement libre. À l’occasion de la sortie de Walk On Bones, nous avons échangé avec Stefano Isaia autour de cette nouvelle étape, de leur rapport au changement, de la scène underground italienne, de William Blake, de Jay Reatard… et de cette manière bien à eux de faire de chaque album une renaissance.

Après plusieurs mutations sonores au fil de votre discographie, où se situe Walk On Bones dans votre trajectoire : une continuité naturelle ou un nouveau virage esthétique ?
Je pense que c’est les deux. On a presque entièrement changé le line-up, mais le son du groupe reste le même, même si on peut entendre toutes les influences des nouveaux membres à l’intérieur.
C’est un disque très puissant et très frais, avec des morceaux blues punk et aussi des ballades, comme sur d’autres albums de MSJ. On est très contents du son, et aussi de la manière dont on joue cet album en live.

 

Le titre Walk On Bones évoque quelque chose de très physique, presque brutal : cet album est-il plus incarné, plus direct que Shadow Of A Rose ?
« Drive your cart and your plow over the bones of the dead » est un proverbe célèbre écrit par William Blake dans The Marriage of Heaven and Hell. En ramenant cette influence de Blake, on voulait aussi relier cet album à nos premiers disques, comme A Poison Tree.
Et oui, c’est sans doute un album plus direct que certains autres. On peut y entendre toute la sauvagerie fraîche du nouveau line-up, après quelques années plus « swamp ».

 

La tracklist alterne entre des titres évocateurs (Somewhere Below, Behind the Hills, Far as Heaven) et des morceaux plus frontaux (Hard to Beat, The Party) : l’album a-t-il été pensé comme un récit, ou plutôt comme un collage d’atmosphères, une sorte de “roman sonore” ?
« Roman sonore », j’aime bien !
Ce n’est pas un concept album, mais j’ai toujours aimé écrire des chansons qui racontent des histoires. Donc ce n’est pas vraiment un roman, plutôt une collection de récits… des contes sonores.

 

Vous êtes passés d’un garage punk très abrasif à des formes plus retenues, parfois presque soul ou folk sur certains morceaux. Cette évolution est-elle simplement le reflet de vos envies ?
Chaque album est le portrait de nos vies à un moment précis. Quand on a enregistré Son of the Dust, tout le monde dans le groupe écoutait énormément Neil Young, et on voulait aussi enregistrer quelque chose de live, sans overdubs.
Mais surtout, les chansons sonnaient mieux à moitié acoustiques, plus douces. En général, chez nous, passer de morceaux folk à des morceaux garage, ou du rapide au lent, se fait très naturellement.

 

Avec Son of the Dust, vous aviez ralenti le tempo et cherché un son plus organique, plus live. Avez-vous poursuivi dans cette direction, ou bien avez-vous depuis réintroduit tension et chaos ?
La tension et le chaos sont revenus assez naturellement sur ce dernier disque. Les nouveaux membres du groupe viennent du hardcore punk, de l’egg punk, de projets parallèles plus garage, et d’une certaine manière tout ça nous a influencés.
C’était très cool et très intéressant d’adapter ma façon d’écrire à des morceaux plus rapides et plus bruts, sans perdre notre style.

 

Vous avez sorti un grand nombre de singles, splits et albums sur différents labels : cette dispersion fait-elle partie de votre identité, ou était-ce surtout lié à l’économie DIY du rock indépendant ?
L’un de mes héros, c’est Jay Reatard. Il disait toujours : « Je préfère être correct sur plusieurs instruments que virtuose sur un seul. »
C’est pour ça qu’il jouait dans plein de projets différents et sortait autant de disques. La fraîcheur que tu as sur les deux ou trois premiers albums, tu ne la retrouves jamais vraiment après  alors autant monter un autre groupe avec d’autres gens.

J’ai un peu fait pareil, en sortant toujours des choses avec plein de side-projects (LAME, Love Trap, The Cherry Pies, Talky Nerds). Mais Movie Star Junkies est le seul groupe qui ait duré plus de trois albums, parce que chaque disque est une renaissance, et aussi parce qu’on aime toujours travailler avec différentes réalités DIY : sortir des singles sur des labels du monde entier, autoproduire notre dernier 7-inch…
Donc ce n’est pas une dispersion de l’identité : c’est plutôt une confirmation de cette identité.

 

Avec le recul, y a-t-il un album que vous considérez comme un vrai tournant, celui où Movie Star Junkies est vraiment devenu lui-même ?
Je pense que tout a commencé avec Melville.
Avant ça, on avait sorti pas mal de 7-inch et de 10-inch, mais on devait encore trouver notre son.

 

Vous avez toujours beaucoup tourné à travers l’Europe, parfois à la marge des scènes locales : avez-vous le sentiment d’appartenir à une scène italienne, ou plutôt à une communauté rock européenne plus diffuse ?
Clairement, à une communauté européenne plus diffuse.
Les gens, partout en Europe, sont plus curieux que la presse musicale italienne, par exemple. En France, on peut avoir une chronique dans Rolling Stone sans payer un attaché de presse ridicule.

Et je pense aussi que dans le reste de l’Europe, quand tu allumes la radio, tu peux encore tomber sur de la bonne musique. En Italie, c’est impossible. Pourtant la radio est importante : parfois, il faut éduquer les gens à écouter la bonne musique, ou au moins à devenir curieux. C’est une question culturelle.
Et ce n’est pas une question de célébrité : il s’agit de découvrir quelque chose de nouveau qui peut te toucher en plein cœur. L’argent, franchement, on s’en fout. Tous mes groupes préférés sont presque inconnus, mais je suis heureux de les connaître.

 

Comment percevez-vous aujourd’hui l’évolution de la scène rock underground en Italie par rapport au reste de l’Europe ? Est-ce encore un terrain fertile, ou est-elle plus fragmentée qu’avant ?
La pandémie a presque détruit la scène underground italienne. On n’a pas eu de vrai système de soutien comme le chômage partiel, donc tout le monde a dû trouver d’autres boulots. Des clubs ont fermé et n’ont jamais rouvert.
Il y a encore quelques groupes qui tournent en Europe, mais il y en a moins de la moitié qu’avant.

 

L’artwork de Walk On Bones, réalisé par James F. Johnston, prolonge-t-il l’univers visuel et littéraire que vous développez depuis le début ?
J’ai toujours été un énorme fan de Gallon Drunk, donc pour moi c’était un honneur. J’espère qu’on continuera dans cette direction.
Et puis Galileo, notre nouveau guitariste, est un génie artistique et un peintre incroyable. C’est lui qui a réalisé notre dernier clip, et il s’occupe aussi de tout notre univers graphique et de nos affiches. Et ça aussi, c’est quelque chose qui m’honore et pour lequel je suis très reconnaissant.

 

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Commander Movie Star Junkies « Walk On Bones » chez Beast Records : https://www.beast-records.com/produit/movie-star-junkies-walk-on-bones-br385/

Photo de couv. James F. Johnston