[Interview] Anadol & Marie Klock – « Manivelles »

Anadol et Marie Klock prolongent, avec « Manivelles », l’étrange alchimie qui avait donné naissance à « La grande accumulation » en 2024. Mais là où leur premier disque ressemblait à une collision instinctive et surréaliste, ce second chapitre creuse davantage l’intime, les fragilités et les secousses émotionnelles qui traversent leur amitié, leur vie, comme leur musique. Entre synthétiseurs vintage, expérimentations sonores, humour noir et poésie mélancolique, le duo franco-turc compose un univers où les catastrophes débloquent l’écriture, où les souvenirs personnels se transforment en paysages sonores, et où chaque chanson semble actionner une mécanique aussi sensible qu’imprévisible. À l’occasion de la sortie de cet opus « Manivelles », nous avons échangé avec Anadol (Gözen Atila) et Marie Klock pour lever le mystère sur la création, les machines, l’écriture et l’aspect autobiographique de leur univers.

 

Lors de notre première interview pour La grande accumulation, vous évoquiez une rencontre soudaine et très instinctive. Pour ce nouveau disque, Manivelles, votre relation a-t-elle encore évolué dans la manière dont vous composez ensemble ?
G
: Cette fois, nous nous sommes rencontrés à Paris et avons travaillé dans deux studios différents avec du beau matériel. C’était comme un terrain de jeu pour nous, rebondissant entre orgues et boîtes à rythmes. Marie a principalement improvisé les thèmes des chansons, puis j’ai travaillé chez elle pour éditer et enregistrer des couches supplémentaires avec ses claviers. Quelques mois plus tard, nous nous sommes retrouvés à Istanbul pour terminer l’enregistrement des morceaux restants. Notre dynamique globale n’a pas vraiment changé, mais cette fois-ci, l’environnement et le processus ont profondément façonné le matériau que nous avons créé.
M : La première fois qu’on s’est retrouvées pour enregistrer LGA, je débarquais pour deux semaines dans un pays dont je ne parlais pas la langue, chez une personne que j’avais vue une heure dans ma vie ; on a littéralement fait connaissance en enregistrant ensemble. Manivelles et le disque de deux amies qui, deux ans plus tard, se connaissent un peu mieux. Chacune en sait plus sur les limites et les névroses de l’autre, et je pense que de mon côté il y avait moins de pudeur à montrer certaines émotions, à admettre des fragilités.



Le titre « Manivelles » évoque naturellement la mécanique, mais aussi un mouvement répété quelque peu intemporel. Pourquoi avoir choisi ce morceau instrumental pour identifier l’album plutôt qu’un autre ?
G : Nous nommons généralement les morceaux une fois la musique terminée. C’est Marie qui a intitulé cette chanson spécifique, mais nous avions déjà décidé du nom de l’album des mois auparavant. Je pense qu’elle avait une vision claire du lien entre les deux, et cela me semblait si naturel que je n’ai même pas ressenti le besoin de le remettre en question.
M : Le titre “Manivelles” s’est imposé très rapidement comme une évidence à Gözen et quand j’ai essayé de faire d’autres suggestions, elle m’a menacée physiquement et m’a fait du chantage au suicide.

L’anecdote du tremblement de terre d’Istanbul, survenu alors que Marie avait du mal à écrire, est assez frappante. Cet événement a-t-il influencé le ton émotionnel du disque ?
: C’est une réalité effrayante, car nous anticipons depuis longtemps un tremblement de terre majeur à Istanbul. Cela a peut-être influencé le ton, mais la réalisation de l’album a pris près d’un an du début à la fin. Si vous regardez tout ce qui s’est passé dans nos vies personnelles au cours de cette période, le tremblement de terre était en réalité un événement relativement mineur. Pourtant, pour Marie, ce fut certainement une partie mémorable de son séjour à Istanbul qu’aucun de nous n’oubliera.
: A l’origine, en arrivant à Istanbul juste après une période très compliquée, je n’avais aucune idée de texte et me sentais incapable de chanter, je me disais : je n’ai rien à dire. Je n’ai rien à dire, je suis fatiguée, je suis malade, très malade, je suis nulle, vraiment très nulle, et de toute façon je vais crever, donc à quoi bon ? Je crois que ça s’appelle une dépression. Le tremblement de terre est venu secouer toute cette merde, c’est le pouvoir magique de la catastrophe naturelle : tous les autres soucis deviennent d’un coup très accessoires. Les jours suivants j’étais tout aussi angoissée par la mort mais au moins j’avais une raison concrète. Puis la peur s’est un peu dissipée et alors j’ai mis toutes mes émotions dans la musique et j’ai tourné la manivelle et voilà.


Sur ce disque, plus encore que le précédent, les paroles oscillent souvent entre poésie ordinaire et cosmique. Comment travaillez-vous cet équilibre entre humour, ironie et mélancolie ?
: Comment chacun d’entre nous gère-t-il le réveil, la vie et le coucher tous les jours ? Notre façon de travailler est tout simplement naturelle pour nous. Comme dans la vie de tous les jours, vous souffrez, vous faites des blagues, etc. Cela se retrouve naturellement dans la musique
: Rien dans cet équilibre n’est travaillé, je ne suis responsable de rien. Je suis mélancolique, voire pire, mais j’aime aussi rire. Sur cet album mes textes rient peut-être un peu moins. J’accepte mieux mon pathos. Mais il m’est insoutenable de l’exhiber si je n’y mets pas une petite distance, au moins un clin d’œil. Les bonnes et rugueuses idées musicales de Gözen aident beaucoup aussi.

Votre musique mélange pop, kraut et folk, mais présente également une dimension très tactile utilisant des machines vintage (Prophet-5, Jupiter-6, Pianet)… Qu’apportent ces instruments que l’on ne trouverait pas dans une production plus numérique ?
: C’est différent lorsque vous avez les instruments physiques juste devant vous. Je n’en parlerais pas comme un obsédé des synthés vintage, mais cela m’apporte beaucoup de joie d’enregistrer avec eux. En fait, j’utilise à la fois les mondes analogique et numérique dans mes productions car ils offrent chacun des qualités différentes. Je dirai cependant que vous ne pouvez tout simplement pas battre la plénitude du son ou le bourdonnement naturel que vous obtenez des machines analogiques. C’est juste un fait.
: J’ai ressenti de très profondes émotions musicales en jouant du Prophet. Alors que jusqu’ici j’étais principalement attirée par des sons globalement un peu débiles, la beauté et la puissance du Prophet m’ont bouleversée.

Vos enregistrements comportent également des expérimentations sonores inattendues (bétail, essoreuse à salade, etc.). À quel moment un son du quotidien devient-il un élément musical pour vous ?
: Il devient un élément musical dès que je ne suis pas trop paresseux pour l’enregistrer. Et une fois que je fais l’effort, je m’assure toujours de l’utiliser. Je dois préciser, cependant, que les sons de bétail étaient en fait des échantillons d’un Mellotron numérique utilisant des banques de sons de DVD.

Plusieurs morceaux de l’album semblent explorer des souvenirs intimes. Aviez-vous le désir de faire un disque plus narratif ou autobiographique que le précédent ?
: Je suppose que tout ce que nous faisons est autobiographique d’une manière ou d’une autre. On est complètement lié à ses souvenirs. Pour moi, notre premier album était aussi autobiographique. Peut-être que les paroles ne vous ont tout simplement pas paru de cette façon en tant qu’auditeur, ou peut-être que la réalité qu’elles contiennent vous a semblé un peu plus déformée.
: En ce qui concerne les textes, pour LGA je me suis dit très clairement que je n’y raconterais strictement rien d’autobiographique, et surtout pas d’histoire de chagrin d’amour. Rien que de la fantaisie, du voyage, des animaux fantastiques, des paysages imaginaires. J’avais déjà écrit le texte de la Grande tragédie polonaise à l’époque (c’est un très vieux texte) et je me souviens avoir essayé de le caser sur la musique de La Reine des bordels, mais il jurait avec le reste, il était trop personnel, trop frontal, trop triste. Aujourd’hui sa tristesse s’est assez fossilisée pour être montrée. Les quelques autres textes que j’ai écrits pour Manivelles sont beaucoup plus explicitement autobiographiques ou en tout cas inspirés d’événements réels et récents de ma vie et de celle de mes amis. La part autobiographique de LGA est cachée derrière les animaux et en haut des tours.

Pour la couverture, vous avez choisi une peinture de Sarah Theresa Lee, ce qui renforce la dimension narrative et imaginative de votre duo. Cette peinture a-t-elle influencé votre perception actuelle de votre univers créatif ?
: Je suis fan du travail de Sarah et il me touche profondément. Cette peinture en particulier m’a semblé être un instantané de nous. Dès que je l’ai vue, j’ai pensé : « C’est nous.» C’est vraiment évident.

M : Cette peinture est une intervention divine. Quand Gözen me l’a envoyée j’ai été frappée par la foudre. Sarah Theresa Lee nous a peintes sans le savoir (pour info c’est moi qui dors et c’est Gözen qui fume. Je ne fume pas. C’est mal).



MARIE KLOCK EN CONCERT (SOLO)
29 mai @ Point Éphémère, Paris (release party w/ Anadol DJ set)
6 juin @ Festival Maison Bruyante, Hédé-Bazouges
23 juillet @ Festival La nuit la plus chaude, La Puisaye
25 juillet @ Festival de la Cour Denis, Lormes (avec Miskin Télé)

Photo de couv. (c)Ania Sudbin