Rencontré aux Trans Musicales de Rennes en décembre 2025, Alain Seghir, chanteur de Martin Dupont, revient longuement sur la renaissance du groupe, le succès américain, l’exigence héritée de son métier de chirurgien et cette fraîcheur qu’il revendique comme une nécessité vitale. Entretien sans filtre.
« On aurait pu rejouer les classiques. Mais ce n’était pas intéressant. »
Vous revenez après des années, mais au lieu de capitaliser sur votre répertoire culte, vous proposez de nouvelles orchestrations et de nouveaux morceaux. Pourquoi ce choix ?
Parce que j’aime la musique, j’aime l’innovation, j’aime créer. Pendant longtemps, je composais dans une forme d’effervescence. Il y avait tellement d’idées que je devenais presque fainéant pour polir les choses. Créer était plus agréable que peaufiner, équilibrer, mixer.
L’arrivée de Beverly dans le groupe m’a rendu plus rigoureux. Avoir une Anglaise dans le projet m’imposait un certain sérieux. Aujourd’hui, je suis dans ce continuum : continuer à chercher, à composer, mais en prenant le temps de mieux travailler.
Et puis j’ai deux atouts supplémentaires. D’abord, j’ai écouté énormément de musique pendant toutes ces années, avec une vraie gourmandise. Ensuite, je me suis enrichi de nouveaux collaborateurs.
« Les États-Unis ont créé le mythe »
Votre renaissance passe par les États-Unis. Comment cela s’est-il construit ?
C’est d’abord grâce à Veronica Vasicka, fondatrice du label new-yorkais Minimal Wave. C’est elle qui a réédité nos disques là-bas et qui a contribué à créer un phénomène. Elle me mettait la pression pour que je rejoue. Ensuite, j’ai rencontré les membres de The Rise and Fall of a Decade. On a commencé à travailler ensemble sur un morceau que je n’avais jamais finalisé. En quelques jours, ils me renvoient une version retravaillée avec les outils actuels. J’étais bluffé.
Puis il y a eu le Covid. On a eu du temps. On a finalisé un album qu’on a appelé Kintsugi, en référence à l’art japonais de réparer la céramique brisée avec de l’or. On a recomposé nos morceaux en profondeur.
La tournée américaine qui a suivi a été un choc. À New York, un journaliste de France 2 m’a dit qu’il n’avait jamais vu un groupe français remplir une salle comme ça. C’était sold out, il y avait une chaleur incroyable.
Beaucoup d’artistes américains plus jeunes vous citent aujourd’hui comme influence. Qu’est-ce que ça vous fait ?
Je me sens chanceux. Des DJ comme Marcel Dettmann ont fait des edits de nos morceaux. Mais surtout, des jeunes DJ, sans a priori, glissaient nos titres dans leurs sets. Ça a créé une sorte d’autorité underground.
Quand Andrew Clinco de Drab Majesty me dit qu’il a une photo de Martin Dupont dans son studio, ou quand Black Marble cite Martin Dupont aux côtés de Bauhaus dans Rolling Stone, c’est fou.
Mais ce qui me touche le plus, ce sont les gens qui nous reprennent, qui se réfèrent à nous, parfois dans des univers très différents.
« Je vise l’excellence au bloc opératoire »
Vous êtes chirurgien ORL. Comment conciliez-vous cette exigence médicale avec la création artistique ?
Au bloc opératoire, je vise l’excellence. Si j’opère quelqu’un sans être certain de lui offrir les meilleures chances, je ne pourrais plus faire ce métier. Ça demande des décisions rapides, parfois dures.
Cette exigence, je ne l’avais pas au début en musique. Elle m’a appris à mieux construire mes albums. Quand on écoute Kintsugi ou le dernier disque, c’est travaillé.
Mais je garde des espaces de spontanéité. Certaines voix ont été enregistrées en one shot. Je n’y suis pas revenu. Je voulais préserver l’impulsion initiale.
« La musique, c’est le parfum de la vie »
Quel rôle joue la musique dans votre vie ?
Je dis souvent que la musique, c’est le parfum de la vie. Enlevez la bande-son d’un film, et tout devient prosaïque, triste.
À Varsovie, une jeune femme est venue me voir en backstage pour me dire que Love On My Side lui avait sauvé la vie après une rupture et une dépression. Ce genre de moment dépasse tout. Exprimer une émotion qui résonne chez quelqu’un, sans barrière d’âge ou de langue, c’est miraculeux.
« Jouer à Rennes m’a plus stressé que Los Angeles »
Comment avez-vous vécu votre passage aux Trans Musicales ?
J’étais plus stressé qu’aux États-Unis. Rennes représentait pour moi la capitale de la musique que j’aimais. Être invité par Jean-Louis Brossard, c’était inespéré.
Je n’aurais jamais osé le solliciter. Jouer aux Trans Musicales, pour moi, c’était un rêve inaccessible.
Ce qui m’a profondément touché, c’est le public intergénérationnel. Des têtes grises, oui, mais aussi beaucoup de jeunes. S’il n’y avait pas ce phénomène, peut-être que je n’aurais pas l’énergie de continuer.
Votre fille a dix ans. Comment perçoit-elle votre double vie ?
À la maison, elle me voit faire le couillon. Elle joue du piano, elle vient dans le studio, elle improvise. Elle est aussi un peu fainéante que son père, donc je râle pour qu’elle travaille ! Mais elle perçoit aussi le respect que me témoignent les parents des enfants que j’ai opérés. Elle entend la gratitude. Je n’ai pas besoin de lui expliquer.
Je lui ai même édité une cassette spéciale du dernier album. Elle adore cet objet.
« Être connu des mélomanes me suffit »
Vous semblez presque plus à l’aise avec une reconnaissance internationale qu’avec une notoriété française ?
Oui. Être connu des mélomanes m’importe. Être connu du grand public me ferait presque peur. Le regard n’est pas toujours bienveillant.
Aux États-Unis, j’ai senti une découverte sincère, fraîche. En Allemagne, en Espagne, en Pologne, l’accueil a été incroyable aussi. En France, je sens que ça commence à vibrer. On verra.
Si ça marche, tant mieux. Si ce n’est pas le cas, je continuerai à créer.
« Je reste un peu gamin »
Comment gardez-vous cette fraîcheur ?
Peut-être parce que je reste un peu gamin. Ma femme dit souvent que le plus mature des deux n’est pas celui qu’on croit. Je joue avec ma fille. Je m’autorise à garder un cœur neuf. C’est peut-être ça qui me permet encore d’avoir mille idées pour la suite.
Et pour la suite ?
Un album collaboratif est prévu pour le printemps, avec notamment Arnaud Rebotini, Marc Collin et plusieurs artistes internationaux.
« Tant que ça émeut quelqu’un, quelque part, ça vaut la peine. »
À 60 ans passés, Alain Seghir ne parle pas de nostalgie. Il parle de continuité, d’exigence et d’élan.
Propos recueillis et photo de couv. (c)Stéphane Perraux
Retranscription Anne-Marie Léraud




