[Interview] MARIE-FLORE, “EX ÆQUO” et vice versa.

Il y a presque un an, en avril 2025, Marie-Flore signait sans doute son disque le plus incarné à ce jour. Intitulé EX ÆQUO, cet opus au cœur gros et aux émotions à vif avance à découvert, porté par une écriture nerveuse et une tension constante. Ici, l’amour, à l’image de ses onze chansons, est traversé de vertiges et de tendresses mordantes aux failles aussi personnelles qu’universelles.

Les inflexions plus organiques, parfois plus rock dans leur énergie, privilégient l’impact d’un souffle continu, où la prise de risque et l’exigence sonore constituent les piliers mêmes de sa séduction irrésistible. Arme fétiche ou larme fatale, à vous de choisir. Mais quoi qu’il en soit, en résonance avec cette vision fragmentée des sentiments intérieurs, on y trouve l’urgence d’une sincérité brute, celle d’une artiste en pleine ascension.

Dire qu’il s’agit d’un simple album de maturité serait réducteur. Car cette fragilité assumée et cette force à l’équilibre déroutant en sont précisément les atouts majeurs. Marie-Flore y raconte une part de son histoire et de son intimité, mais surtout, elle y fait résonner nos propres rapports aux sentiments, à l’autre, aux désirs comme aux désespoirs, révélant un profond besoin de se dire. Il serait alors plus juste de qualifier EX ÆQUO d’album de l’affirmation.

Voici donc une artiste qui avance avec justesse, dans un lâcher-prise habité, cultivant la singularité et nourrissant sa belle différence.
C’est cette Marie-Flore d’EX ÆQUO que nous avons cherché à découvrir un peu plus encore à travers les questions qui suivent.



EX ÆQUO donne le sentiment d’un album où tu te dévoile beaucoup plus que dans les précédents. Qu’est-ce qu’il représente pour toi ? Est-ce libérateur, vertigineux ou les deux à la fois ?

Marie-Flore : C’est forcément les deux. Depuis mes débuts, j’ai presque une éthique de transparence avec moi-même. Je ne sais pas faire autrement que d’écrire à partir de ce que je traverse réellement, de ce qui me bouleverse ou me fait grandir à un instant précis. Donc, oui, EX ÆQUO est un disque très exposé, mais dans le fond, ils le sont tous.

Mais le vertige n’arrive pas au moment de l’écriture. Quand j’écris, je suis dans quelque chose de très instinctif. C’est un endroit intime, protégé. Le vertige arrive quand ces chansons quittent cet espace privé pour être livrées au public. Là, on se dit : « D’accord, maintenant ça ne m’appartient plus complètement. » Et c’est impressionnant, parce que ces chansons représentent énormément pour moi. À chaque sortie d’album, il y a ce moment où l’on accepte de lâcher prise.

L’album met en avant une dualité amoureuse très forte, entre tension et tendresse. Cherches-tu à réconcilier ces contradictions ou simplement à les explorer ?

Marie-Flore : Je pense que les deux sont indissociables. Accepter, c’est déjà réconcilier. Quand on aime, on traverse des choses extrêmement contradictoires : la passion, la jalousie, la douceur, la colère, le doute… Tout peut coexister dans un même mouvement.

Écrire me permet justement de regarder ces contradictions en face. Ça m’aide à les apprivoiser, à leur donner une forme, donc à les accepter.

 

On sent une énergie plus organique, parfois plus rock, qui tranche avec certaines textures plus synthétiques de tes débuts. Est-ce une évolution naturelle ou un choix réfléchi ?

Marie-Flore : Chaque album correspond à une période de ma vie. Il reflète ce que je suis à ce moment-là : mes goûts, ce que j’écoute, ma manière de travailler, mon énergie. Donc oui, c’est réfléchi parce que ça se construit sur des mois de travail, mais c’est aussi très instinctif.

Pour EX ÆQUO, le son s’est presque imposé de lui-même, notamment parce que nous avons enregistré le disque en live. Ça change tout : il y a une tension, une respiration commune, une fragilité aussi, qui ne peuvent pas être reproduites de la même manière en accumulant des couches sur un ordinateur.

J’avais envie d’un disque qui soit traversé par un même souffle, du premier au dernier titre. Quelque chose de plus incarné, avec un son commun, presque brut.

 

Avec le temps, on sent aussi une affirmation plus forte. Quelle est la part de confiance que tu as gagnée, et quelle est celle qui reste encore en questionnement ?

Marie-Flore : Il y a forcément une assise qui se crée avec les années. On sait mieux ce que l’on aime, ce que l’on ne veut plus faire, comment on a envie de travailler, quelles équipes nous correspondent. Cette précision-là, elle vient avec l’expérience.

Mais je pense sincèrement que trop de confiance est un très mauvais signe pour un artiste. La remise en question fait partie intégrante du métier. Si un jour je n’ai plus de doute, je pense qu’il faudra que je m’inquiète. Le doute permet d’avancer, de chercher encore, de ne pas s’installer dans quelque chose de trop confortable. Il faut un équilibre : assez de confiance pour oser, mais suffisamment de questionnement pour continuer à évoluer.

 

Tu as commencé ta carrière en chantant en anglais avant de t’imposer en français. Envisages-tu de revenir à l’anglais ou d’explorer une autre langue ?

Marie-Flore : Aujourd’hui, ma langue de cœur, c’est vraiment le français. Quand je suis passée au français, ça a été un vrai tournant. J’ai eu l’impression d’être plus alignée, plus proche de moi-même.

Je pourrais toujours chanter en anglais pour des reprises, parce que j’aime cette musicalité. Mais faire un album entier en anglais, pour l’instant, ce n’est pas quelque chose que j’envisage. J’ai le sentiment que le français me permet d’aller plus loin dans la nuance, dans la précision des émotions.

Parmi les artistes que tu as croisés, comme Julien Doré, Benjamin Biolay ou MC Solaar, quelles rencontres ont été les plus déterminantes ?

Marie-Flore : J’ai eu la chance de faire des rencontres très fortes très tôt. Tourner avec Pete Doherty, travailler avec Baxter Dury… Toute cette constellation anglophone a été extrêmement formatrice. J’étais très jeune, et ces expériences mêlaient musique, voyages, liberté, intensité. Ce sont des moments qui forgent une personnalité, même si on ne s’en rend pas compte immédiatement.

Quand je suis passée au français en 2017, Julien Doré m’a offert une visibilité incroyable. Nous avons partagé de grandes scènes et chanté « Palmiers en hiver » ensemble. Ça a été un vrai tremplin.

Avec MC Solaar ou Benjamin Biolay, il y a une admiration profonde pour leur écriture. Ce sont des artistes qui m’impressionnent énormément. Collaborer avec eux dépasse la simple rencontre professionnelle : il y a une vraie affinité artistique et humaine.

 

En 2016, tu évoquais lors d’une interview ton rêve de nager un jour avec des requins. Où en es tu de ce rêve ?

Marie-Flore : (rire!!) Toujours au point mort !
Les requins sont mes animaux préférés. Je ressens quelque chose de très étrange et très fort quand j’en vois un. Une proximité, une fascination presque magnétique. Je me suis énormément renseignée sur eux, je regarde tous les documentaires possibles. Ils jouent un rôle fondamental dans l’équilibre des écosystèmes marins.

Mais pour concrétiser ce rêve, il faudrait que je reprenne des cours de natation et de plongée. Pour l’instant, ça reste un rêve un peu suspendu… mais il est toujours là.

 

Des clubs aux grandes scènes comme La Cigale, ton public grandit de plus en plus. Quel est ton rapport à la scène aujourd’hui ?

Marie-Flore :  Aujourd’hui, il est heureux. Longtemps, il a été plus compliqué. Mais depuis quelques années, je peux dire que je suis vraiment bien sur scène.

Voir le public grandir avec moi est une sensation très forte. Il y a quelque chose de très émouvant dans cette fidélité et cette évolution commune. La tournée est devenue centrale dans ma vie d’artiste. Si je pouvais, je serais presque tout le temps sur la route.

La tournée crée une forme de bulle. On est un peu coupé du monde, les journées se ressemblent sans se ressembler, les concerts aussi. Chaque soir est différent, même si la structure est la même. Avant, je faisais des disques pour qu’ils existent et soient écoutés. Aujourd’hui, je les fais aussi, et peut-être surtout, pour pouvoir les défendre sur scène.


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Photos et propos recueillis lors de son passage au Grand Logis de Bruz par Cocotte.
Photo de couv. © Adriana Pagliai