Il y a, dans The Mountain, une marche lente vers la lumière, une ascension intérieure presque mystique. Avec ce nouveau disque, Gorillaz ne se contente pas d’ajouter un chapitre à sa mythologie pop : le groupe bâtit un sanctuaire sonore où le deuil devient passage, et la fin, un seuil.
L’album aborde le franchissement vers l’autre monde, mais sans jamais céder au pathos. Comme l’ont confié Damon Albarn et Jamie Hewlett, il ne s’agit pas de nous accabler, mais d’esquisser une autre manière de penser la mort, non comme un désespoir mais plutôt comme une transformation.
On connaissait Damon Albarn hanté par les spectres de la britpop et des utopies brisées. On le découvre ici traversé par une perte intime, partagée avec Jamie Hewlett : tous deux ont perdu leur père avant d’entrer en studio. Accompagner leurs cendres en Inde fut moins un adieu qu’un geste de passage. Cette expérience irrigue l’album tout entier, méditation sensible sur ce qui survit.
L’Inde en est la matrice vibrante. Le sitar serpente d’un titre à l’autre, reliant les rythmes familiers de Gorillaz à des horizons lointains. Les langues s’entrelacent passant de l’arabe, anglais, hindi, espagnol, yoruba et les invités dialoguent dans une véritable démocratie créative. La présence d’anciens compagnons disparus, Tony Allen, Bobby Womack, David Jolicoeur de De La Soul ou Mark E. Smith de The Fall, confère au disque une dimension quasi spirituelle. La montagne devient mémorial autant que sommet.
Musicalement, c’est sans doute l’album le plus émouvant du groupe. « The Hardest Thing » avance fragile mais déterminé. « The Sweet Prince » trouve un apaisement dans la flûte aérienne d’Ajay Prasanna. Sur « The Moon Cave », la voix de Damon Albarn se fissure avant d’être relevée par l’élan de « Black Thought », qui transforme la peine en serment. Même élan sur « The Empty Dream Machine » le rap y devient colonne vertébrale. Les mots redressent ce que le chagrin plie. Sur « The Manifesto », le dialogue avec Trueno et Proof illustre cette dynamique : tomber, puis se relever ensemble.
Car si la mort traverse l’album, le monde n’est jamais loin. « The Happy Dictator », avec la complicité ironique de Sparks, égratigne les autocrates contemporains. « The Plastic Guru » interroge nos crédulités, porté par le sitar d’Anoushka Shankar et la guitare de Johnny Marr. Dans « The Sad God », l’hubris humain est mis en procès, avant qu’un solo lumineux d’Ajay Prasanna n’ouvre une brèche d’espérance.
Les ténèbres affleurent encore sur Delerium, habité par Mark E. Smith, ou sur The God Of Lying, où Joe Talbot d’Idles oppose sa rudesse à la fragilité de Damon Albarn. Mais la grâce n’est jamais absente : un caméo chaleureux de Tony Allen, une échappée avec Omar Souleyman et Yasiin Bey, ou la lumière de The Shadowy Light, portée par Gruff Rhys et l’infatigable Asha Bhosle.
N’oublions pas que Gorillaz est aussi une fiction : 2-D, Murdoc, Noodle et Russel poursuivent leur errance vers Mumbai, brouillant les frontières entre animation et réalité. Cette porosité est le cœur battant de The Mountain.
Damon Albarn parle souvent d’un « cheval de Troie » musical. Cette fois, il transporte nos peurs de la fin, nos désillusions politiques, mais aussi une confiance fragile dans la continuité. The Mountain n’est pas un tombeau : c’est un point de vue. On y monte chargé de chagrin ; on en redescend avec un horizon.
Dans un monde saturé de bruit et de cynisme, The Mountain choisit de regarder la mort en face et, malgré tout, d’embrasser la vie. Un album singulier, ambitieux, profondément humain et sans doute l’un des plus marquants de l’année.
Écoute ici : https://gorillaz.ffm.to/themountain




