Avec Portraits crachés, Marc Nammour et Loïc Lantoine s’inscrivent dans une tradition profondément humaniste de la chanson et de la poésie parlée : celle qui considère que raconter des vies singulières, c’est déjà faire œuvre politique. À travers onze personnages saisis à un même instant, 20h30, le duo compose une fresque intime où l’individu devient le miroir du collectif.
Cette galerie de figures rappelle ce que le sociologue Richard Hoggart décrivait dans La Culture du pauvre : » la richesse symbolique des existences ordinaires, souvent invisibilisées, mais porteuses d’une densité culturelle et affective considérable ». Les portraits imaginés par Marc Nammour et Loïc Lantoine puisent dans cette matière-là. Ils donnent à voir des êtres traversés par les tensions contemporaines, mais toujours animés d’une force intérieure, d’une capacité à chercher la joie, à maintenir le lien, le beau.
L’écriture s’est élaborée dans un travail collectif exigeant, chirurgical, artisanal. Chaque texte a été discuté, éprouvé, affiné jusqu’à atteindre une justesse partagée. Cette méthode évoque la conception de l’œuvre comme espace commun, un lieu où la parole circule et où le monde devient encore plus vibrant parce qu’il est mis en contraste par le récit.
« Portraits Crachés » est aussi une expérience musicale où s’affirme une présence sonore vivante pleine de nuances. Le choix du live, guitare, basse, batterie enregistrées ensemble, offre une matière organique, dense, intime et spectaculaire à la fois. L’énergie du groupe devient le socle sur lequel les mots trouvent appui. Le disque s’est d’ailleurs construit après avoir été joué sur scène, notamment à la MC93 : une démarche qui inscrit l’album dans la continuité du partage, du corps-à-corps avec le public. La scène précède le studio, l’expérience précède la fixation.
Au fil de l’écoute, une ligne se dessine : plus l’écriture s’approche de l’intime, plus elle touche à l’universel. Cette intuition, que l’on retrouve chez Paul Ricœur lorsqu’il parle du récit comme manière de comprendre soi-même à travers l’autre, irrigue tout le projet. Les personnages portent des doutes, des élans, des contradictions. Ils avancent, ils cherchent, ils éprouvent. Leur complexité devient une force.
Dans un paysage culturel en mutation, Marc Nammour revendique une pratique autonome, fondée sur la fidélité aux rencontres et au collectif. Cette posture artisanale donne au projet une cohérence rare : la forme rejoint le fond. Une musique incarnée pour des paroles incarnées. Un travail de longue haleine pour des trajectoires humaines en mouvement.
Portraits crachés célèbre ainsi la densité des vies ordinaires. Il invite à reconnaître, dans le regard de l’autre, une richesse partagée. Et il rappelle, avec une douceur déterminée, que la poésie demeure l’un des lieux où la société peut encore se penser ensemble…
écoute par ici https://idol-io.ffm.to/portraitscraches



