« Columbo- Rançon pour un homme mort » de Richard Irving. « Dans son vieux pardessus râpé… »

Pour toutes celles et tous ceux qui furent biberonné(e)s aux séries des 70’s durant leur enfance, « Columbo » fit office de rendez-vous immanquable avec le crime sur petit écran. Qualité des scénarios (cette idée extraordinaire de faire du public le témoin du meurtre en prologue), réalisation souvent alerte et interprétation sans faille de Peter Falk dans son rôle le plus marquant. Rien ne manquait dans l’élaboration millimétrée de ce feuilleton.
Question.
Pourquoi aborder, en 2026, ce programme vintage alors que tant d’autres (ancrés dans notre décennie) mériteraient une attention bien plus particulière ( « The White lotus », « House of a Dragon » ou « The Handmaid’s Tales », pour ne citer qu’eux…) ?
Tout part d’un visionnage compulsif. Un DVD qui traine sur un coin de table, parmi ses homologues. L’attrait pour un plaisir accessible et immédiat. Pim Pam Poum, c’est parti pour une heure de nonchalance, de déductions implacables et de fil à retordre.
« Rançon pour un homme mort », donc.
Véritable « pilote » de la série, ce premier segment est emblématique de l’héritage récent laissé par le « Nouvel Hollywood ». Et en ce 20 décembre 1972 sur l’ORTF, c’est déjà Noël tant les idées de réalisation foisonnent. Dès le générique et sa suite, l’on devine l’appétit de Richard Irving (acteur puis réalisateur de séries) pour la contre-culture et le néoréalisme italien. Contreculture dans le choix d’utiliser des surimpressions d’images symboliques (les phares d’une voiture s’incrustant dans le regard de notre meurtrière/sorcière ou encore le garage d’une maison-où la victime fut éliminée-en « fondu » sur des vagues- où le cadavre est plongé) et néoréalisme italien dans cette manière très « terre à terre » d’envisager une enquête. Ce mélange surprenant de technique aventureuse (ces arrêts sur images zoomés puis dézoomés sur un autre angle du cadre !) et de classicisme (champ-contre champ planplan) aurait pu singulièrement dérouter l’audience. Il n’en est rien, Richard Irving misant tout sur la clairvoyance de cette dernière. Faire fi des productions lisses tout en déconstruisant savamment de nombreuses scènes « clés », tel semble être son crédo. A l’instar de « The Swimmer » de Frank Perry (sorti en 1968), le psychédélisme est ici convoqué pour mieux souligner le trouble du protagoniste et/ou son désordre mental.
Ainsi, l’alternance « grammaire audiovisuelle malmenée » et « lisibilité narrative » n’entache en rien notre compréhension, l’inspecteur Columbo faisant figure de proue dans ce navire aux brèches dissimulées.
Que les studios Universal soient bénis d’avoir choisi Peter Falk pour endosser l’imperméable du plus roublard des lieutenants de police ! Son air de ne « pas y toucher » et ses confessions sur sa vie intime sont des exemples d' »acting ». Quel que soit la collection de stars que cet acteur de génie croisa sur les plateaux, sa présence anormale (ce look improbable mâtiné d’hésitation permanente) et ce timbre de voix rocailleux (saluons la voix française et inimitable de Serge Sauvion) volèrent la vedette de tous ses convives et firent les beaux jours de nos soirées télévisuelles. Comme un rendez-vous galant auquel on cède avec joie, « Columbo » marqua indubitablement notre quotidien. Qui n’a pas connu sa grand-mère-petite écolière entourer au stylo-bille son programme télé avec exaltation ? Exercices : Trouver l’indice manquant. Détricoter Hercule Poirot et prendre l’enquête à l’envers. Le coup d’éclat qui enthousiasma Mamie ? La résolution pas à pas de l’énigme et non la défloraison du coupable ! Columbo sachant, depuis belle lurette, celle ou celui qui a fait « le coup ».
Cerise sur le pancake, cette série fut un terrain d’expérimentation inégalable pour bon nombres de jeunes réalisateurs en devenir (Steven Spielberg et Jonathan Demme) et d’interprètes en goguette (Richard Anderson, Martin Landau, John Cassavetes et Gena Rowlands, Kim Cattrall, Faye Dunaway, George Hamilton, Jamie Lee Curtis, Janet Leigh, Donald Pleasence, William Shatner, Martin Sheen, Rod Steiger, Dick Van Dyke, Jeff Goldblum et même Little Richard et Johnny Cash !).
Certes, au fil des saisons, les épisodes s’assagirent pour laisser place à une réalisation plus « convenue ». Autres temps, autres mœurs. Mais quels débuts fracassants, mes enfants !
Enfin, si vous doutiez encore du talent de l’inoubliable grand-père de « Princess Bride », attardez-vous sur « Les Ailes du Désir » de Wim Wenders. Peter Falk y campe, avec chaleur et espièglerie, son propre rôle face à un Bruno Ganz fantomatique.
Monologuant sur les plaisirs simples de la vie, il y fait -en quelques minutes- la démonstration d’un très grand travail d’acteur. Honnête et rigoureux. Classieux.
Revoir « Columbo » made in 1971 en 2026, c’est compter les bons points quand tant d’autres séries actuelles se contentent d’encaisser les « scrolls » avant d’être choisies puis abandonnées. C’est donner du temps à une mécanique bien huilée. C’est savourer des dialogues piquants et des abimes de manipulation dans un canevas (une enquête) se répétant à l’infini. C’est se poser devant son poste et s’incliner.
Louons, derechef, les studios Universal pour ce pari osé. Un petit flic brouillon doté d’une perspicacité hors du commun. Un mobile crapuleux. Un (e) vilain (e) charismatique. Un point de faiblesse…
Duel.
Saluez.
En garde !
Touché.

John Book.