Aux Trans Musicales, la découverte est de mise. Chaque édition porte en son sein son lot de surprises marquantes que nous chérirons longtemps dans nos playlists. Mais plus rarement, il y a certains artistes qui réussissent à ouvrir un véritable vortex entre leurs univers et notre âme mélomane en quête du nouveau super groove qui nous marquera pour la vie. Le combo Angine de Poitrine appartient clairement à cette catégorie. Présenté comme un duo canadien, mais se définissant avant tout comme des voyageurs spatio-temporels, le groupe débarque à Rennes avec une proposition rock aussi physique que déstabilisante, où grooves obsédants, guitare microtonale à deux manches et boucles hypnotiques s’imbriquent dans une mécanique aussi rigoureuse que jubilatoire.
Depuis la sortie de Vol. 1 en 2024, Angine de Poitrine trace sa route hors des catégories, séduisant aussi bien les amateurs de rock, de jazz que de musiques expérimentales, sans jamais perdre de vue le plaisir de jouer du rock’n’roll.
Impressionnés par leur performance lors de leur passage aux Trans Musicales, nous avons échangé avec Klek et Khn. Ils reviennent avec un sérieux imperturbable sur leur rapport à la scène, à la répétition, à la scénographie… et à la dopamine humaine.
Votre narration de « voyageurs spatio-temporels » est très impressionnante : est-ce un simple cadre ludique ou une vraie clé de lecture de votre musique et de votre rapport au monde actuel ?
Ni l’un ni l’autre. Ce n’est pas un concept artistique ; nous sommes réellement des voyageurs spatio-temporels.
Vous qualifiez votre musique d’asymétrique et dissonante : y a-t-il une recherche d’équilibre parfait entre tension physique et instinctive ou quelque chose de plus mystique ?
Aucun ésotérisme, aucun mysticisme. Juste du rock’n’roll. S’il y a une démarche artistique, c’en est une très pragmatique, qui vise surtout à créer une musique à la fois facilement métabolisable et truffée de surprises, pour la stimulation du corps et de l’esprit.
La guitare microtonale à deux manches est au cœur de votre son : comment cet instrument influence-t-il la composition, et est-ce qu’il dicte parfois la direction des morceaux ?
L’accès aux quarts de tons a surtout une incidence sur les possibilités en matière de riffs, de mélodies et d’harmonisation. Dans une approche très modale, sur un canevas simple avec peu ou pas de mouvements harmoniques, il y a moyen de créer des mélodies avec une petite touche atypique grâce aux quarts de tons. C’est un territoire agréable à explorer. Mais en soi, la guitare à deux manches répond simplement à un besoin d’alternance rapide entre deux instruments. En fait, le paramètre qui a le plus d’incidence sur la direction des pièces, c’est l’usage du looper et ce que ça pose comme contraintes techniques. En concert, tout doit pouvoir se faire en temps réel ; enregistrement, puis ornementation, ajout et suppression de multiples layers de guitares, à l’aide de ce module électronique contrôlé avec les pieds. Puisque la notion de répétitivité se doit de faire partie intégrante du répertoire, créer et jouer une pièce avec une structure dynamique devient un tout autre défi. Ça nous pousse d’emblée vers une approche structurelle qui n’est pas sans rappeler la musique techno. Du point de vue guitaristique, le défi tourne autour de comment réharmoniser ou ornementer différemment une phrase récurrente afin de la faire évoluer. Cette réalité est vécue tout autant au niveau de la batterie, où il s’agit de créer un dialogue aux nuances appropriées, question de bien faire sentir les montées en intensité, les drops, les changements de section, l’apparition de nouvelles layers, puis assez souvent aussi, de changer le point d’ancrage rythmique perçu afin de donner un nouveau souffle à un riff récurrent. C’est un cadre de contraintes qui ne nous déplaît pas, considérant qu’on écoute tous deux pas mal de musique électronique (surtout house et old school acid-techno).
Vos grooves de batterie sont à la fois solides et déroutants : comment travaillez-vous l’équilibre entre pulsation dansante et complexité rythmique ?
En cherchant à mettre en valeur un riff ou une mélodie, l’approche de la batterie est soit d’élaborer une phrase dense et complexe en accentuant chaque note, soit de jouer en décalage volontaire avec la guitare, soit de coucher le riff confortablement sur un groove plus aéré pour faire respirer la musique. En gros, la batterie donne lieu à des épisodes de tension avec des phrases plus angulaires ou des effets de polyrythmie, pour ensuite créer une ouverture avec un beat plus simple, efficace, qui rappelle quelque chose à tout le monde, qui redonne des points de repères clairs à l’oreille. Au niveau percussif tout comme dans l’harmonie, il s’agit donc de créer des épisodes de tension et de relâchement, en jouant avec la complexité pour ensuite établir un groove solide auquel s’accrocher.
Depuis la sortie de votre disque « Vol.1 » en 2024, l’accueil a été très enthousiaste d’un public aux goûts aussi variés qu’exigeants. Pas simple de réunir des fans de jazz, de rock ou de musique expérimentale ?
On se permet de piger librement dans un bassin d’influences assez vaste (de la pop de Lady Gaga à la musique concrète de Pierre Schaeffer, en passant par tout ce qu’il y a entre les deux). J’imagine que beaucoup de mélomanes aguerris et de musiciens se reconnaissent dans ce jeu, dans le plaisir de jouer avec les sons, et qu’ils perçoivent également que certaines références sont utilisées avec humour. Peut-être que la candeur du ton aide à rendre le tout plus facile d’approche.
Pouvez-vous nous parler de la raison qui vous a poussé à vous costumer ainsi et pourquoi cette symbolique du triangle omniprésent ?
L’idée de se costumer est née autour de l’intention de présenter une nouvelle proposition musicale à notre auditoire local, qui nous connaissait déjà pour un band au langage à certains égards similaire, mais autrement plus abrasif. Notre penchant espiègle a trouvé avec Angine un laboratoire de création fort amusant à exploiter, en plus d’ouvrir la porte à toutes sortes d’absurdités scénographiques. Ça rejoint notre relation personnelle avec la musique (et l’art en général), qui a toujours été vécue dans un contexte ludique. Le triangle, lui, s’est surtout imposé pour ses grandes qualités esthétiques, car il s’agit de la plus belle forme géométrique sur terre.
Sur scène, l’effet est presque hypnotique, voire mystique: pensez-vous vos concerts comme des expériences sensorielles ?
Est-ce que nos concerts sont des expériences sensorielles ? Peu importe le contexte et le moyen d’expression, tout concert est une expérience sensorielle par définition. Mais en tant que musiciens, on peut avoir tendance à négliger la scénographie et son pouvoir à la fois sur la qualité de l’écoute, mais aussi sur les dynamiques sociales dans le public. Pour nous, il y a une distinction importante à faire entre écouter de la musique et assister à un spectacle de musique. Les sens fonctionnent en symbiose ; le cerveau fait toutes sortes d’associations sans qu’on lui demande. Quand on va voir un concert, en général, nos yeux suivent nos oreilles jusqu’à la salle, alors pourquoi ne pas leur donner quelque chose à regarder, et si possible, quelque chose qui supporte la proposition musicale de manière cohérente ? Tout ça simplement dans l’optique de faire passer un bon moment aux gens.
Quelles sont vos plus grandes influences rock et jazz d’hier et d’aujourd’hui ?
TNQ. Un ensemble vocal unique, formé sur l’île de Bornéo par un éminent primatologue mordu de jazz fusion. Après des années d’entraînement, ce band unique en son genre nous a livré une interprétation magistrale de la pièce 1-4-U d’Alain Caron, chantée a cappella par un chœur de 4 nasiques solennels. The Nasal Quartet est le peak musical incontestable de la galaxie.
Les Trans Musicales sont connues pour révéler des projets singuliers : que représente pour vous ce passage à Rennes dans votre parcours artistique intergalactique ?
Un beau voyage chez les cousins ! À l’hôtel, il y avait une machine pour faire du jus d’orange fraîchement pressé. Exceptionnel. C’était un honneur d’être invités là-bas, on a été très bien reçus, autant par le public que par le festival en soi.
J’ai vu dans le public du Liberté plusieurs personnes arborer fièrement votre symbole pyramidal. Êtes-vous venus du Canada avec votre fanbase ? Quel est votre secret pour envoûter ainsi le public ?
Chaque chanson est conçue selon une fréquence binaurale précise qui stimule la production de dopamine dans le cerveau humain.
.
Photo de couv. Constantin Monfilliette



