Prix du meilleur acteur et de la meilleure réalisation à Cannes. Golden Globe du meilleur film en langue étrangère et Golden Globe de la meilleure interprétation masculine pour Wagner Moura (devant Joel Edgerton, Oscar Isaac, Dwayne Johnson, Michael B. Jordan et Jeremy Allen White !), fatalement, cela intrigue. Je ne prendrai aucun détour. « L’Agent Secret » de Kleber Mendoça Filho est un film d’espionnage fascinant… qui n’en est pas un. Sous des dehors lancinants de quête intime, « L’Agent Secret » ausculte l’itinéraire d’un père (assailli et malmené par les secrets de son passé) pour retrouver son fils au nord-est du Brésil. Mais c’est sans compter l’arrivée de deux tueurs à gages, payés pour faire la peau à notre mystérieux Marcelo. Les raisons ? Elles resteront opaques de nombreuses minutes, notre cinéaste multi-primé débordant goulument des cadres et empilant les genres (drame, polar, fantastique, horreur, comédie) pour mieux retomber sur ses pattes. Véritable film cigogne, jeu de piste mémoriel et critique au vitriol de la politique exercée au Brésil en 1977, le cinquième opus de Senhor Filho impressionne par ses nombreuses qualités cinématographiques. Science du tempo, direction d’acteurs au cordeau, cadres millimétrés, mouvements de caméra élégants, photographie aux couleurs intenses… et cette manière de nous « prendre par la main » par l’entremise d’évènements étranges implantés dans le quotidien. Le natif de Recife n’en oublie pas d’être reconnaissant vis-à-vis du cinéma populaire (ses affiches hors du temps, ses salles enfumées, ses halls d’entrées dignes d’hôtels de luxe et ses salles de projection bruyantes fleurant bon la pellicule) et convoque, au détour de quelques plans volés, « Jaws », Belmondo ou un obscur giallo. Enfin, la galaxie de personnages qui gravite autour du charismatique Wagner Moura (vu dans le tapageur « Civil War » d’Alex Garland) rappelle les belles heures du cinéma de Papa avec ses trognes impossibles, criantes de vérité. Un cinéma, certes, désuet mais bien plus ancré dans l’ouvrier canaille que dans le KGB. Sans oublier ses faubourgs animés et ses quartiers ramassés… »L’Agent Secret », pamphlet prolétarien ? Vous l’aurez compris. Notre cinéaste, scénariste et ingénieur du son bahianais aime la ville et la vie. Ainsi, » L’Agent secret » déborde de chaleur et de sève. De saudade et d’indolence. De silences et de cris. Du film noir, certes, mais qui ferait appel à des astuces technicolor pour mieux nous séduire. Dans un autre registre pas si éloigné, j’ai souvent songé aux « Patriotes » d’Éric Rochant dans cette manière d’aborder le genre « film d’espionnage » sans verser dans le sensationnel. Ou à l’incisif « The tailor of Panama » (que devenez-vous John Boorman ?) qui ne cesse d’exploiter un acteur « caliente » tout en dézinguant son sex-appeal. Un point de vue très « terre à terre » où un agent passe-partout pourrait se substituer à votre voisin de palier, sans esbrouffe ni effets. « L’Agent Secret », c’est « L’Homme de Rio » chez Costa-Gavras. La folie dévastatrice du carnaval de Rio alliée à la rigueur d’un Henri Verneuil. C’est la glace sous le feu. Un pied surgissant de la gueule d’un requin. La rigueur morale bafouée au sein d’une police vérolée et d’industries anthropophages. La solidarité chez les peuples réfugiés. Des tabloïds comme autant de chapitres dans un quotidien surréaliste et dangereux. C’est l’un des plus grands films de 2025.
Ce chef-d’œuvre est sorti sur notre territoire le 17 décembre.
L’immanquable Festival Télérama a la bonne idée de reprogrammer-cette semaine- dans les salles obscures les plus belles pépites de l’année passée.
Prolongez les fêtes de Noël. Offrez-vous 2h40 de pur plaisir, pour 4 euros.
Même sans le sapin, c’est cadeau.
John Book.



