[Interview] ANNIE-CLAUDE DESCHÊNES – De Bars en Bars aux Bars en Trans

Figure incontournable de la scène indépendante montréalaise depuis près de vingt ans, Annie-Claude Deschênes n’a jamais cessé de bousculer les formats, les codes et les attentes. Connue pour ses projets marquants au sein de Duchess Says et PyPy, l’artiste explore aujourd’hui un nouveau territoire sous son propre nom, où la musique, la performance et l’art visuel s’entrelacent dans une proposition aussi dérangeante que jubilatoire. Invitée à Rennes dans le cadre de l’opération De BARS en BARS, lors des Bars en Trans, elle y présente « Les manières de table », un premier album solo conçu comme une dystopie sociale immersive, aussi dansante qu’inquiétante. À cette occasion, Annie-Claude Deschênes revient avec nous sur la genèse de ce projet, son rapport à la scène, la réception de son univers en France et ce que représente, à ce stade de son parcours, cette remise en circulation artistique.

Après près de vingt ans au cœur de la scène indépendante montréalaise, qu’est-ce qui vous a donné l’élan de vous lancer aujourd’hui sous votre propre nom?
À la base, je composais seule pendant la pandémie, sans aucune intention de sortir ces chansons. Puis Heavy Trip, une compagnie de booking de Mtl, m’a invitée à créer une performance pour une soirée au Centre Phi 9espace culturel multidisciplinaire0. J’ai alors rassemblé ces ébauches de chansons à thématique culinaire afin de bâtir une mini perfo de 20 minutes, que j’ai présentée sous mon nom. Par la suite, j’ai été choisie pour une résidence de création au Centre Phi, ce qui m’a permis d’approfondir le projet jusqu’à en faire un album complet. J’ai donc gardé mon nom, parce que c’est ainsi que le projet est né. Me lancer sous mon propre nom, c’était comme assumer pleinement ma démarche artistique et aussi de pouvoir m’accorder encore plus de liberté, ce qui me plaît.

Votre travail mêle musique, performance et arts visuels. Comment cette dimension multidisciplinaire se traduit-elle concrètement sur scène, notamment dans un contexte de showcase comme Bars en Trans ?
La musique de cet album a été pensée dès le départ pour le live. Mon intention était de créer une trame narrative qui plonge le public dans une sorte de visite dystopique de restaurant ou les auditeurs.ices sont invité.es à table pour déguster. Dans ce projet, la musique et la performance sont donc indissociables, elles se complètent pour faire exister pleinement le spectacle. Les projections, créées par Antony Piazza, jouent aussi un rôle clé en renforçant la lisibilité et l’atmosphère du spectacle. Même dans un format court comme un showcase, j’essaie de condenser cet univers en une microfiction, une expérience immersive à part entière.

« Les manières de table », votre premier album solo, déconstruit les codes de la politesse dans une sorte de dystopie sociale aussi dansante qu’étrange : est-ce une façon de mettre en avant une colère, une ironie ou un besoin de mise à distance avec le réel ?
C’est un peu tout ça à la fois. L’album est inspiré autant par l’absurdité des mesures sanitaires pendant la pandémie que par la rigidité des règles de politesse héritées de mon éducation. Ces codes m’intéressent parce qu’ils cachent souvent des rapports de pouvoir, des formes de violence douce, quasi invisibles. Les manières de table est traversé par des émotions brutes, parfois sombres, mais l’humour y joue un rôle essentiel, c’est une arme de résistance, et sans doute la meilleure façon pour moi, de créer une distance avec le quotidien et de faire passer mes messages.

Comment le public français réagit-il à votre univers, par rapport au public canadien que vous connaissez ?
Je vois beaucoup de similarités avec le public canadien. Le public français a toujours été très réceptif à mes projets, que ce soit avec Duchess Says, Pypy ou en solo, tout comme au Canada. Je pense que le fait de ne pas me prendre au sérieux, tout en prenant l’art très au sérieux, crée un lien immédiat. Les Français ont aussi, je crois, une grande capacité à percevoir les véritables intentions derrière un projet, ce qui fait que le côté décalé et sans compromis de mon travail résonne particulièrement. Pour être franche, j’adore tourner en France, parce que je m’y sens comprise et que j’ai l’impression, sans forcément savoir pourquoi, que nous nous rejoignons émotionnellement sans avoir besoin de trop d’explications.

Que représente pour vous l’opération De BARS en BARS / Bars en Trans, à ce stade de votre carrière, en termes de rencontres, de transmission ou de renouveau artistique ?
C’est une forme de remise en circulation. À ce moment de ma carrière, c’est vraiment précieux : cela nourrit autant ma création que les rencontres humaines, et me rappelle pourquoi j’ai commencé à faire de la musique et de la performance. Ça permet aussi de faire découvrir ce projet aux diffuseurs, ce qui a donné lieu à de nouveaux partenariats vraiment le fun !