[Chronique] Lucinda Williams – « World’s Gone Wrong »

Lucinda Williams n’a jamais été du genre à détourner le regard. Avec « World’s Gone Wrong », elle plante ses bottes dans la boue d’une Amérique fracturée et regarde le chaos droit dans les yeux. À 72 ans, la triple lauréate des Grammy Awards livre l’un de ses disques les plus frontaux, écrits et enregistrés dans l’urgence du printemps 2025, comme si chaque chanson pouvait être la dernière ligne de défense avant l’effondrement.

Dès les premiers titres, Williams dépouille son écriture jusqu’à l’os. Ici, pas de métaphores confortables ni de faux-semblants poétiques : la colère est sèche, la lucidité tranchante. Ces neuf chansons ne documentent pas seulement l’époque elles l’interpellent, la secouent, la mettent face à ses contradictions. Lucinda Williams chante l’Amérique telle qu’elle est devenue, mais surtout telle qu’elle refuse de se voir.

La reprise de So Much Trouble In The World de Bob Marley agit comme un électrochoc. Le duo avec Mavis Staples transcende l’exercice d’hommage : deux voix marquées par l’histoire, deux consciences musicales qui se répondent dans un dialogue bouleversant sur l’héritage des luttes et l’urgence de les poursuivre. Le reggae originel se teinte ici de soul et de blues, comme si Marley passait le flambeau à une nouvelle génération de résistants fatigués mais déterminés.

Sur How Much Did You Get For Your Soul, Williams creuse à nouveau le sillon spirituel ouvert sur Good Souls Better Angels. Le morceau, bluesy et hanté, pose une question simple et brutale : à quel prix vend-on encore son âme aujourd’hui ? La voix de Lucinda, râpeuse et vulnérable, n’accuse pas — elle confesse, et c’est précisément ce qui la rend si redoutable.

Moment central du disque, Freedom Speaks s’impose comme un hymne anti-Trump contemporain. La liberté y devient un personnage à part entière, une voix fragile mais obstinée qui refuse de se taire face à l’oppression et à l’indifférence. Williams y met en garde contre le plus grand danger de notre temps : la complaisance. Ce n’est pas un slogan, c’est un avertissement.

La conclusion, We’ve Come Too Far to Turn Around, atteint une intensité rare. Accompagnée par Norah Jones au piano et aux chœurs, Lucinda Williams signe un final d’une beauté douloureuse. Le morceau reconnaît l’épuisement moral, la difficulté de rester debout quand reculer n’est plus une option. Les voix des deux artistes s’entrelacent avec une pudeur bouleversante, offrant une lueur de rédemption sans jamais promettre de salut facile.

Avec World’s Gone Wrong, Lucinda Williams ne cherche ni à plaire ni à rassurer. Elle rappelle, avec une intégrité farouche, que la musique peut encore être un acte de résistance. Un disque nécessaire, inconfortable, et profondément humain à l’image de l’époque qu’il refuse de laisser sombrer dans le silence…

Crédit photo (c) Mark Seliger