Avec Out for Blood, Turner Cody signe aujourd’hui un disque charnière, à la fois aboutissement et saut dans le vide. Le songwriter américain, figure discrète mais respectée de l’indie folk new-yorkais, poursuit et radicalise ici la mue amorcée sur Friends in High Places (2021). Un album qui avait scellé une alliance transatlantique décisive avec le Belge Nicolas Michaux et son collectif Soldiers of Love (Clément Nourry, Ted Clark, Morgan Vigilante). Trois ans plus tard, le pacte est renouvelé et cette fois, la country n’est plus une influence périphérique : elle est la colonne vertébrale du projet.
Sur « Friends in High Places », Nicolas Michaux avait déjà profondément remodelé le son de Turner Cody, l’arrachant à une certaine austérité folk pour y injecter une richesse de textures, une attention quasi cinématographique aux arrangements. « Out for Blood » pousse cette logique beaucoup plus loin. Là où le disque précédent entrouvrait la porte de la country, celui-ci la défonce sans ménagement, avec une assurance nouvelle et un sens du récit pleinement assumé.
Dès les premières mesures, le décor est planté : guitares acoustiques poussiéreuses, pedal steel fantomatique, batteries organiques, harmonies vocales à la chaleur liturgique. La production est ample sans être démonstrative, laissant respirer les silences et les aspérités. Les Soldiers of Love jouent avec une retenue remarquable, au service d’un songwriting qui privilégie la tension narrative à l’esbroufe instrumentale.
Mais « Out for Blood » impressionne surtout par son écriture. Turner Cody s’y révèle conteur plus que jamais, sculptant des personnages et des situations qui semblent tout droit sortis des mythologies américaines : figures solitaires, âmes en fuite, croyants douteux, pécheurs lucides. La liberté, l’individualisme, le destin, le péché et la rédemption traversent l’album comme autant de lignes de faille. Turner Cody ne juge jamais frontalement ; il observe, décrit, laisse affleurer les contradictions. Sa poésie, toujours elliptique, gagne ici en densité symbolique.
On pense parfois à Townes Van Zandt pour la sobriété tragique, à Bruce Springsteen période Nebraska pour l’économie de moyens et la noirceur morale, ou encore à Bill Callahan pour cette manière de faire parler les paysages autant que les hommes. Pourtant, « Out for Blood » ne sonne jamais comme un exercice de style rétro. La modernité du disque tient précisément à cet équilibre entre héritage assumé et sensibilité contemporaine, entre Americana classique et indie rock feutré.
La voix de Turner Cody agit comme un fil conducteur émotionnel. Elle impose une proximité étrange comme si chaque chanson était une confession murmurée au coin d’un feu. L’album exige de l’attention, de l’écoute active et c’est là sa plus grande force.
Avec « Out for Blood« , Turner Cody confirme qu’il a trouvé, aux côtés de Nicolas Michaux et des Soldiers of Love, un terrain d’expression idéal. Plus qu’une simple collaboration, il s’agit désormais d’un véritable groupe élargi, capable de faire dialoguer continents, traditions et sensibilités. Un disque habité, exigeant, profondément américain dans ses mythes mais résolument universel dans ses questionnements. Un album qui marque durablement ceux qui acceptent de s’y perdre.
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