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Steven Wilson – “The Harmony Codex”

Qu’on se le dise franchement tout de suite, Steven Wilson ne fait pas consensus et c’est bien normal. Voilà. Il y a des artistes, peut-être les plus intéressants, peut-être aussi les plus difficiles à cerner, dont la production n’a de cesse de changer d’un album à l’autre. Steven Wilson est de ceux-là. Je dis bien que la production change et non pas qu’elle évolue car, là où pour des artistes comme les Beatles l’évolution et le progrès sont bien perceptibles d’un album à l’autre, Sgt Pepper étant éminemment mieux construit et plus intelligent que Help, par exemple, la production de Steven Wilson est en revanche bien plus analogue à celle d’un David Bowie touche à tout ; les deux musiciens ayant ceci en commun de s’attaquer à des genres musicaux différents à chaque nouvel album, faisant alors de leur catalogue une immense boite de chocolats pour laquelle on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Gageons que ce nouvel opus, The Harmony Codex, ne nous refile pas une effroyable crise de foie. 

Il faut sans doute se le dire en préambule, en fait de produits avariés les albums du Londonien ces dernières années avaient leur place. Boudant le succès critique absolu récolté après ses deux albums les plus ambitieux et conceptuels, le magistral Raven That Refused To Sing en 2013 et le cérébral Hand Cannot Erase en 2015, notre petit premier de la classe, ses binocles toujours endossées et sa coupe au carré du plus bel effet, s’était mis en tête de devenir une pop star avec les deux albums suivants, To The Bone en 2017 et The Future Bites en 2021. Citant pêle-mêle ABBA, Kate Bush, et Peter Gabriel comme source d’inspiration, là où quelques années auparavant il évoquait bien plus volontiers ses copains de chez King Crimson et Opeth, Wilson s’était enfoncé dans une soupe pop-rock-électro, pseudo intello, assurément prétentieuse, taillée sur mesure pour RTL2… N’exagérons rien tout de même, il n’avait pas vendu son âme au capital…au mainstream…au vulgaire en somme…mais on s’en approchait. Les quelques featurings avec des sommités des années 70 et 80, Elton John, Nile Rodgers, et Tangerine Dream notamment, allouaient aux deux albums un certain crédit et leur permettaient de ne pas être de purs échecs. 

Sentant que ses deux derniers albums avaient des relents de merde, la sienne, Wilson s’est mis en tête de revenir à un album plus progressif, plus proche du Raven et de Hand Cannot Erase, plus expansif en somme. Le londonien nous promettait son album le plus ambitieux à ce jour. Rien que ça ! Et il y avait de quoi être anxieux ! …d’autant plus que le premier morceau teasé, Economies of Scale, avaient tout de la pop foireuse. Un beat électro aux relents trap, deux accords de guitare, un falsetto franchement médiocre… emballez c’est pesé… 

C’est donc avec une indéniable appréhension qu’on enfourche son casque audio pour une écoute complète de l’album. Et, contre toute attente, la magie opère. Elle opère sacrément même ! Dès le premier morceau, le sinueux Inclination, on sent se profiler une synthèse des deux esthétiques proposées par Wilson ces dernières années, cette constante oscillation entre rock conceptuel et électro-pop. Des percussions répétitives et indubitablement électroniques, quasi industrielles, constituent une base sur laquelle viennent se greffer des nappes de voix, de guitares, de synthé… s’en dégage alors une atmosphère éthérée, organique, contrastant avec la rigidité et la dureté de la section rythmique. Figure risquée mais tout à fait maitrisée. Rien à redire. 

Ce premier morceau donne le ton de l’album. Après un deuxième morceau tout à fait oubliable, What Life Brings, une jolie ballade organique où se mêlent guitare sèche, piano, batterie, arrive alors le fameux Economies of Scale. Et, force est de constater que dans le contexte de l’album, le morceau fonctionne diantrement bien. Son beat électronique anguleux contraste avec le morceau précédent, tout en rappelant le premier morceau, et prend du sens à l’égard du morceau suivant, Impossible Tightrope. Evidemment, la médiocrité du falsetto demeure, c’est indéniable, mais elle est bien plus acceptable. C’est avec un morceau tel qu’Economies of Scale que l’on comprend combien Wilson est un vieux de la vieille qui ne conçoit que difficilement la musique en dehors du format de l’album. Par le passé il avait déjà tenté, en 2017 et 2021, de produire des singles, des morceaux qui puissent se tenir seuls indépendamment d’un album. En 2023 il réitère et échoue de nouveau. Décidément, il est un artiste ne sachant faire dans la concision et nécessitant 45 minutes de musique et les deux faces d’un 33t pour s’exprimer convenablement. 

Analyse d’autant plus vraie à l’écoute Impossible Tightrope donc, sorte de jazz fusion dont auraient été capables des groupes tels que Mahavishnu Orchestra ou Return To Forever ; sur des signatures rythmiques compliquées s’entremêlent guitares sèches et électriques, saxophone, ensemble de cordes, synthé…pour produire une longue fresque musicale, quelques dix minutes de pagaille musicale, tantôt agressives, tantôt subtiles et délicates, mais constamment jouissives. Le contraste avec Economies of Scale est alors total ; d’un morceau électronique court et efficace, on bascule dans un long jazz sinueux et qui se perd en circonvolutions… Et on accède en somme à la clef de lecture de The Harmony Codex ; il n’est pas question d’une harmonie, justement, mais de contrastes constants façonnant alors la dynamique générale de l’album. On voyage sans cesse d’un genre musical à l’autre, le jazz cohabite avec l’électro, le rock avec la pop, tour à tour s’enchainent morceaux condensés et efficaces et longues plages lyriques où la musique prend son envol, occupe tout l’espace… 

On peut tracer un parallèle entre la démarche à laquelle Wilson s’adonne au cours de l’album et la pochette de ce dernier qui évoque indubitablement le Dark Side of the Moon de Pink Floyd, que l’artiste considère bien souvent en interview comme l’un des plus grands albums de l’histoire, sinon le plus grand. Peut-être veut-il faire avec The Harmony Codex son propre Dark Side, en en synthétisant l’approche et la dynamique. Pari audacieux, pari risqué, pas pleinement réussi, c’est certain, mais tout à fait remarquable néanmoins. Car évidemment on retrouve dans le Codex tous les tics créatifs de Wilson, son falsetto raté, la finesse de ses productions, son pseudo intellectualisme constant… Mais il y a au cours de cet album un bel équilibre, celui de l’ancien et du nouveau Steven Wilson, une synthèse de ce que les deux approches ont de mieux à offrir. C’est en définitive un bien bel album, un album complet, et qui semble annoncer une nouvelle ère dans la production de l’artiste.

Théo SAUVAGE

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