Chroniques

“Oz, un monde extraordinaire” de Walter Murch. Welcome to my Nightmare.

1985. Les cinémas regorgent de films insensés et font le bonheur de cinéphages par milliers. Pensez-donc! ” L’Année du Dragon”, “Breakfast Club”, “Pale Rider”, “Les Goonies”…mais aussi “Explorers”, “Recherche Susan désespérément” ou encore “Retour vers le Futur”! Des films de genre à foison, des stars iconiques, des scénarios frappadingues. Oui, 1985 est un grand cru en matière de blockbusters décomplexés, de films cultes en devenir et de plaisir sur grand écran ! C’est dans cette effervescence que déboule peu de temps avant Halloween, un OVNI produit par Disney : “Oz, un monde extraordinaire” de Walter Murch.Entendons-nous bien, je ne suis pas là pour mettre en exergue la filmographie entière des productions Buena Vista Pictures. Bien au contraire.Les années 1980 sont maudites pour l’écurie de la grosse souris. Les films d’animation peinent à trouver un second souffle et le public semble bouder les dessins animés pour une raison bien simple : “Rox et Rouky”, ” Taram et le chaudron magique”, “Basil, détective privé”et “Oliver et Compagnie” sont jugés trop sombres. Il faudra attendre 1989 et l’adaptation pétillante d’une ” Petite Sirène” pour que l’entreprise aux grandes oreilles sorte la tête hors de l’eau financièrement parlant. Et pourtant ! A s’y attarder plus profondément, ces pépites brillent d’un éclat peu commun. Oubliés, Robins des Bois Winnie l’Ourson ! L’Oncle Walt se cale sur des sujets beaucoup plus “adultes” et puise dans l’œuvre de Conan Doyle et de Charles Dickens, l’heroic fantasy de Donjons et Dragons “Le Dragon du Lac de Feu”), James Bond (“CondorMan”) et même “Les Raisins de la Colère” de John Steinbeck ou “Croc Blanc” de Jack London (“Natty Gann”et “Un Homme parmi les loups”) pour se refaire une santé.
Et se casse les quenottes !

Certes, dans l’absolu, les films destinés aux moins de douze ans sont moins nombreux et le public régulièrement au rendez-vous… mais nous sommes loin de bousculer le box-office.
Rétrospectivement, le constat est sans appel : cette décennie fut des plus catastrophiques pour le Major Maousse.
C’est dans ce climat d’incertitude totale qu’apparait “Return to Oz”, comme un cheveu sur la soupe (à la grimace).Donner une suite au chef-d’œuvre de Victor Fleming, pourquoi pas ? Mais à condition d’avoir des reins solides.Or, là où le réalisateur de “L’ile au trésor” et d'”Autant en emporte le Vent” privilégiait une certaine forme de candeur et d’innocence sur fond de conte moral, Walter Murch se substitue à un épouvantail dans un champ de mines et explose les codes du “film pour enfants”!Nous sommes au cœur de la Grande Dépression. La tante et l’oncle de Dorothy s’embourbent dans un quotidien difficile et reconstruisent leur vie comme leur maison : petit à petit. Notre jeune héroïne, accompagné du fidèle Toto, décèle à tout va des signes de son excursion en Pays Imaginaire. Ici, une étoile filante, là une bague. Ses rêveries inquiètent. Sa solitude déroute. Trop, c’est trop ! Dorothy est envoyée chez un neurologue qui tentera, avec l’appui d’une assistante peu engageante, de la guérir par le biais…d’électrochocs ! S’enfuyant in-extremis d’une maison de fous, notre orpheline trouvera, à nouveau, refuge sur une route chaotique pavée d’or… car le Monde d’Oz n’est plus.
Perte des sens et déliquescence !
Vous attendiez une excursion chez les “Bisounours” (sorti quelques mois auparavant et explosant le box-office)? Nada !Car “Return to Oz”, c’est un peu “Suspiria” chez les Rednecks ou Marilyn Manson dans le manège enchanté.C’est surtout un point de vue totalement à côté de la plaque vis-à-vis de son objectif premier : le divertissement familial.Vos turbulents bambins vous tapent sur les nerfs ? Voici la punition idéale !Quant aux parents cinéphiles, ils se délecteront.
Bizarrement, je n’ai cessé de penser à “Nightmare on Elm Street 4: The Dream Master” de Renny Harlin. Même ambiance éthérée. Même malaise moite suintant de l’écran. Les protagonistes portent sur eux les stigmates d’une société qui les rejette: Dorothy semble être la sœur siamoise de Mercredi chez la Famille Adams, son Oncle reste prostré dans sa chaise à bascule face à un avenir digne d’un Trou Noir, Tik-Tok est un robot antédiluvien à l’obsolescence programmée, Jack Potiron préfigure ” A Nightmare before Christmas” et la méchante sorcière perd-littéralement-la tête. Dans cette suite digne d’un épisode de la “Hammer”, tout n’est que folie, effets spéciaux étourdissants (je cherche encore ce qui anime cette longiligne citrouille !) et essai Freudien, le divan se substituant à un âne rapiécé de part en part.
On recolle les morceaux ?
Oz est une thérapie de groupe où tous les “freaks” sont conviés. Le cauchemar éveillé d’une jeune fille se débattant avec sa Psyché.  Plus mentales que Menthe à l’eau, ses aventures sont comme autant de strates mentales, de bornes intimes à dépasser.Point de chute : le bonheur retrouvé… ou le glas d’une enfance perdue à tout jamais.Au final, qui sait ?

Cette quête n’est pas sans rappeler le chef-d’œuvre de Jim Henson : “Dark Crystal”. Des personnages fragiles face au Mal incarné. Une marche vers l’espoir. Une trajectoire semée d’embuches. Une réconciliation entre les peuples…et le recyclage des “échassiers du vent” en “Wheelers”!Nous songeons aussi aux premières œuvres de Tim Burton et à “Brisby et le secret de Nimh” de Don Bluth (ces deux réalisateurs ayant officié, avec difficulté, sur “Rox et Rouky”!) où la noirceur était de mise, certes, mais n’empêchait en rien une réflexion. La forme et le fond.
Walter Murch, connu essentiellement à Hollywood pour son travail remarquable en tant que monteur et sporadiquement comme scénariste (“THX 1138” de Lucas et “l’Etalon Noir” de Carroll Ballard), se maintient exactement au milieu de ces deux longs-métrages.Et nous plonge dans une mélancolie sans fin.
Entre lendemains qui chantent et environnement lugubre, ce prolongement macabre de “Peter Pan” pousse l’innocence dans ses derniers retranchements et nous intime l’ordre de grandir.
Adieu paysage fantasmé et amis imaginaires. Adieu féérie musicale.Bienvenue dans l’âge adulte.
Et sous les pavés ? Carnage.

John Book.