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“Les Héroïques” de Maxime Roy. Non non non non je ne suis plus saoul.

53 balais pour 50 kilos. Un rocker, le visage émacié et les cheveux en bataille, fait le bilan de sa vie aux Alcooliques Anonymes. Aveux déchirants. Michel fut un junkie durant de longues années et reste constamment sur la brèche concernant la bibine. Père de deux enfants dont l’un est un jeune rappeur de 18 ans et l’autre un nourrisson issu d’une deuxième liaison, Michel est submergé par la vie et ses galères. Refusant de grandir et se laissant porter par les évènements comme ils se présentent, ce dernier vivote tel un papillon aux ailes calcinées. De période de sevrage en élan amoureux, de rencontres décisives en pardon familial, notre anti-héros tente désespérément de se construire un semblant d’avenir loin des tentations.


En voici, un premier long-métrage qui porte si joliment son titre !”Les héroïques”, ce sont ces loulous qui se dépatouillent avec leur existence, n’ayant plus le mode d’emploi depuis belle lurette. Des “individus”, pas des “gens”. Des “caractères”, les pieds dans la merde mais le regard au loin.


Dans ce drame lumineux et cash, la couche sociale moyenne et/ou défavorisée est montrée sans filtre ni misérabilisme. Elle existe.
Pour rappel, plus de la moitié de la population française “vit” avec le SMIC. Plus de la moitié des films français ne me “parlent” pas.
Ici, point de romantisme ni d’enrobage sucré ou fictionnel. Nous sommes dans la “vraie” vie avec des protagonistes aux problèmes palpables.
Les débuts de mois qui ressemblent à des fins de…? Les vols en magasin ? L’entraide au coin de la rue ? Les pensions alimentaires en espèces ?
Les cités H.L.M. et les deals en bas des tours ? Les jobs à la con ? Le froid qui vous saisit en plein hiver ? La zone ?
Michel connait tout cela du creux de ses bras.
Car Michel, cela pourrait être votre voisin de palier ou le pote d’un pote. Le garagiste du coin ou un père de famille devant la maternelle de votre quartier.
C’est surtout l’alter-ego de François Creton dont la vie nourrit ce long cri de rage.
Gueule d’amour à la mâchoire morcelée, mi- Didier Wampas, mi- Daniel Darc, cet ange déçu nous dérobe le cœur dès le premier plan et nous horripile devant tant d’inconséquences concentrées !
Je vois déjà les mines contrites chez certains de nos journalistes parisiens-têtes de chiens.
“On nous la refait Germinal au Pays des Beaufs ! Tintin au Pays des Survèt’ !”. “La France d’en bas au Cinéma ? Quel intérêt économique ? C’est bon pour Ken Loach !” “La misère ? En comédie ? Oui. Sinon ? Non.”
A en croire certaines critiques, “Les Héroïques” souffrirait de trop de pathos. D’un réalisme suranné ou trop souligné.
Le réalisateur, Maxime Roy, n’enjolive rien. Il plaque les chapitres et démontre les rouages implacables d’une société anthropophage. D’entretiens d’embauche surréalistes en magouilles à la petite semaine, le scénario va crescendo…et annonce une escalade quasi-inévitable vers le pire.
A moins que…
Pour s’incarner à l’écran, François Creton ne force jamais la machine, s’inspirant tout simplement de son expérience. Ses débordements ? Ils sont à l’écran. Son attitude irresponsable et borderline ? Il ne la maquille jamais. Cet état des lieux respire la véracité puisque puisant dans une existence ordinaire mais inflammable.
Il en est de même pour une distribution de premier ordre porteuse d’un héritage cinématographique à tendance “sociale”.


Richard Bohringer (rencontré dans un autre siècle lors d’un échange autour de ses ouvrages et d’une gouaille terriblement attachante) joue à l’économie. Ses silences sont des piques lancées à l’injustice de ce Monde. Clotilde Coureau, princesse malgré elle, retrouve le mordant de Cheryl dans “Le Poulpe” de Guillaume Nicloux et Ariane Ascaride adoube de sa superbe ce long-métrage aux racines volontairement populaires.
Enfin, la réalisation- nerveuse, mouvementée- embrasse ses personnages dans un immense élan de fraternité sans sombrer dans la débauche de sentiments putassiers.
Cadrant au plus près de visages ridés, des corps tatoués et abimés, ou des virées frénétiques en bécane, Maxime Roy ausculte une frange de notre société sans temps mort.
Proche du documentaire.
L’urgence à sauver ses laissés pour compte est prégnante. Son amour pour les histoires simples est salutaire dans un cinéma français mortifère.
C’est certain, le réalisateur de “Beautiful Loser” ne plaira pas au marché japonais. Luxe, calme et volupté ? Pas le genre de la maison.


Porté par des acteurs investis et, en partie, non-professionnels, “Les Héroïques” prouve que le cinéma Français n’est pas forcément synonyme de coucheries dans des salons ou de vains “va-et-vient” dans les beaux quartiers.
Personnellement, je n’avais pas ressenti une telle connexion depuis “Western” de Manuel Poirier, “Nos vies heureuses” de Jacques Maillot ou ” Marie-Jo et ses deux Amours” de Robert Guédiguian. Un tel bonheur.
“Les Héroïques” est un pamphlet rock n’roll digne des Clash. Un appel à la dignité doublé d’un film admirable. Un doigt d’honneur adressé aux nantis qui se gaussent des “sans dents”.
Suivez mon regard.
Putain !
On était tellement de gauche…


John Book.