Nous avions quitté Bradley Cooper en tant que réalisateur, en 2018, pour son émouvant « A Star is Born » et c’est par la petite porte des salles obscures qu’il réapparait cette année. Pas de gros budget ni de Rockstar à ses côtés. Pas de bande-son en voie de culte. Mister Cooper s’empare des codes du néo-réalisme tendance Sundance (on y revient toujours) pour brosser le portrait d’un couple quinquagénaire à la dérive. Séparation, divorce et les deux enfants au milieu.
Classique, me direz-vous ?
Oui et non.
Ce qui convainc dans le troisième long-métrage de notre scénariste-producteur, c’est son attachement pour les personnages ordinaires mués par une force extraordinaire. Alors qu’une séparation est entamée entre Alex et Tess Novak et le divorce souhaité par cette dernière, Alex sombre dans un vide abyssal. La découverte inopinée d’un bar de stand-up lors d’une errance nocturne va changer la donne. S’inscrivant sur une liste- à l’arrachée-d ‘improvisateurs, notre anti-héros va puiser dans ses relents dépressifs pour se foutre à poil. Certes, Alex ne brille pas trop par son éloquence, sa drôlerie ou son sens du timing. Ses acolytes d’un soir en attestent : « T’es terriblement mauvais ! ». Comique, c’est un métier. Alex l’apprend sur le tas, de bars en bars, de rencontres en conseils judicieux. Il se sait, aussi, doté d’une grande sensibilité. Ses fêlures, il va en faire sa matière première. A l’instar de son homonyme hitchcockienne, Mr Novak va tabler sur une nouvelle personnalité plus volubile qu’à l’accoutumée pour sortir d’une impasse.
Schizophrénie ? Thérapie ! Car si sa première intervention scénique lui réservera quelques « sueurs froides », les suivantes se révèleront beaucoup plus extraverties dans leurs réparties. Ce mélange d’aveux balbutiants et de confessions « cash » expectorés d’une grande carcasse intrigue le public. Son « innocence » théâtrale séduit sa programmatrice qui devine sa détresse. De déboires en coups de sang, Alex Novak se réinventera dans un quotidien chancelant. Mais quid de son ex-femme ?
Ancienne championne de haut-niveau en Volley Ball, elle se distingua brillamment aux J.O…. mais laissa sa carrière prometteuse s’estomper au profit du rôle de mère de famille. Une nouvelle opportunité de revenir dans « le Game » lui donne, soudainement, des ailes. Entre leurs progénitures, les Novak vont devoir-rapidement- trouver une issue afin de se reconstruire et, peut-être, se retrouver ?
J’éprouve, depuis ses premières apparitions à l’écran, une très forte sympathie pour Bradley Cooper. Que ce soit dans le terrifiant « Midnight Meat Train » de Ryühei Kitamura, le troublant « American Sniper » de Clint Eastwood ou le passionnant « Nightmare Alley » de Guillermo del Toro, notre Ami francophile (la rumeur court qu’il possèderait un appartement parisien dans le 5ème arrondissement) s’est toujours illustré dans des compositions à hauteur d’homme. Jouer les super-héros ? Alors masqué et sous les traits d’un raton laveur cosmique ! Son credo serait, plutôt, l’incarnation à fleur de peau. Même « feeling » pour sa filmographie en tant que cinéaste : toujours privilégier la faille à la taille.
Mais là où « Is this thing on ? » se démarque de ses prédécesseurs, c’est dans son économie de moyens. Entendons-nous bien, « Searchlights Pictures » (aka Disney Pictures) est derrière cette PMA. Mais en dépit de cette confortable collaboration, point de débauche outrancière chez Bradley. L’auscultation de ce couple se fera au plus près de son casting, à savoir l’utilisation de gros plans et de plans « américains » pour notre maitre d’œuvre. Bonus, l’élégance est prégnante à chaque plan, photographie aux teintes automnales à l’appui. Les travellings ? Peu nombreux. Le réalisateur de « Maestro » s’inscrivant dans le moment et l’universel. Au dedans ? Le mal-être des enfants face à leurs parents, les disputes en sourdine, les soirées ratées chez un couple d’amis exécrables (le jeu tout en « pointes » d’Andra Day se complète à merveille avec la bouffonnerie débraillée de Brad) ou, encore, le partage d’une semaine sur deux. Chaque dialogue, chaque saynète et chaque vignette de cette vie « banale » sonne juste.
Opérer des circonvolutions sans attaquer le noyau dur ? J’y arrive. Et quel noyau, mes Ami(e)s ! Laura Dern et Will Arnett, au firmament d’une filmographie riche et dissemblable, semblent avoir trouvé l’écrin idéal pour laisser exploser leur talent. Côté cour, le feu sous la glace et le beau bizarre en la personne de notre iconique Lula. Côté jardin, la voix malléable et l’humour à retardement d’un immense doubleur/acteur. Devant nous, la complémentarité naturelle de deux artistes. Will Arnett et Bradley Cooper, co-auteurs, ne s’y sont pas trompés en adaptant l’histoire (incroyable mais vraie !) de John Bishop. Pour damer le pion à Alex « tout à l’ego » Novak, il fallait une partenaire de choix. Laura Dern (fascinante dans « Inland Empire » du regretté David Lynch et inoubliable Dr Ellie Sattler dans la saga « Jurassic Park ») en impose comme jamais. Têtue, perspicace, solide et pétillante, son interprétation de Tess vaut bien des Oscars. J’ai encore, en mémoire, une scène confondante de naturelle où notre binôme s' »épouille ». Échange de regards et émotion sous l’écorce, leur désir enfoui tend à se réveiller sous des dehors anodins. Ce plan séquence en dit long sur le travail de ces deux partenaires. L’effort ? Invisible. Le talent ? Éclatant.
Bien plus qu’une révolution au sein d’une famille, c’est la reconstruction de deux êtres humains qui nous est donnée à voir. Sans jugement ni atermoiement. La Vie. Simplement.
« Is this thing On ? » me parle infiniment. La crise de la cinquantaine, les échecs successifs, un divorce, la paternité, le théâtre, la découverte du Grand Amour et la chance d’être encore partie prenante dans ce qui se joue dans notre Monde.
Nous étions trois dans la minuscule salle de mon cinéma de quartier. La même où fut projetée, un mois auparavant » Father Mother Sister Brother » de Jarmusch. Il faisait très beau et très doux au dehors mais, à l’intérieur, nous nous tenions au chaud. Lovés dans cette chronique sentimentale. Une larme coulant sur ma joue lors du générique de fin.
Ne laissez pas passer cette brillante comédie douce-amère.
Et le réalisateur de nous souffler à l’oreille :
« Les bons films sont des présents précieux. »
« Et les mauvais ? »
« Brade-les. »
John Book.




