[Interview] Mickle Muckle – « TIT FOR TAT »

À l’occasion de la sortie de son premier album « TIT FOR TAT », Mickle Muckle affine une identité aussi nerveuse que travaillée, entre tension punk, dérapages psyché et urgence collective. Thibault revient sur la genèse du groupe, leur manière de composer, l’importance de l’image, et leur rapport à la scène.

Pour commencer, est-ce que tu peux revenir sur l’origine de Mickle Muckle ?
Mickle Muckle, c’est un projet que j’ai lancé avec Maxime Martianoff, l’un des guitaristes du groupe, en 2018. À l’époque, ça venait déjà d’une recomposition d’un groupe qu’on avait avant, qui était beaucoup plus orienté psyché, dans une forme plus “pure” on va dire.

On a eu plusieurs changements de line-up à ce moment-là, puis on s’est retrouvés à quatre alors qu’on était en train de finir un premier EP. Et puis il y a eu le Covid, qui a été un vrai moment de rupture pour nous. On ne pouvait plus répéter, les vies de chacun étaient chamboulées, et le groupe a un peu explosé dans sa forme de l’époque.

Au final, il ne restait plus que Maxime et moi, avec l’envie de continuer à faire du son, mais sans savoir exactement sous quelle forme. On a alors pris le temps de reconstruire le groupe, en cherchant un nouveau batteur puis un bassiste. Ça a pris presque deux ans, mais c’était important pour nous de trouver les bonnes personnes, humainement autant qu’artistiquement.

Le premier vrai test avec cette formation, ça a été Broke, en 2021. Et à partir de là, notre idée, c’était de ne pas repartir à fond immédiatement, mais de construire quelque chose ensemble, progressivement, pour arriver à un album qui nous ressemble vraiment à quatre.

Justement, comment s’est construit le son de TIT FOR TAT ?
On a tous des influences assez différentes, voire parfois opposées, et c’est justement ce qui nous intéresse. Notre batteur vient de choses plus lourdes, plus frontales, presque plus violentes parfois. Maxime a un univers plus psyché, plus pop aussi par moments. Le bassiste est plus nourri par des choses modernes, garage, plus directes. Et moi, je navigue un peu entre tout ça.

L’idée, ça a été de mélanger tout ça sans se perdre. On avait surtout envie de sortir d’un certain côté très psyché qui commençait un peu à nous fatiguer. On avait parfois l’impression de faire une musique “pour musiciens”, très technique, un peu trop cérébrale. Et on avait envie de revenir à quelque chose de plus simple, plus direct, plus incarné.

Quand on compose, on cherche toujours ce qu’on appelle “l’essentiel” du morceau. On improvise beaucoup ensemble, puis quand quelque chose surgit et qu’on sent que c’est le cœur du titre, on part de là. Ensuite on construit autour, mais on essaie d’éviter d’empiler les idées juste pour en mettre plus. On voulait des morceaux plus resserrés, plus efficaces, et surtout plus en lien avec les paroles.

Les textes occupent justement une place importante dans votre musique. Qu’est-ce qui nourrit ton écriture ?
Ce qui nourrit l’écriture, c’est d’abord les relations humaines. Les comportements absurdes, les tensions inutiles, les hypocrisies, les postures sociales… tout ça nous travaille beaucoup.

Il y a aussi des choses plus larges : le manque de dialogue, la mauvaise volonté entre les gens, certains réflexes humains qu’on trouve assez désespérants parfois. Ce ne sont pas forcément des thèmes “originaux” en soi, mais ce sont des choses qui nous traversent vraiment au quotidien, et qui reviennent naturellement dans les textes.

Concrètement, comment naît un morceau chez Mickle Muckle ?
J’écris beaucoup, régulièrement. J’ai souvent des textes ou des fragments de textes de côté, et je propose ça au groupe. Ensuite, on choisit ensemble ceux qui résonnent le plus à un moment donné.

Parfois, les paroles sont déjà très avancées avant même qu’on commence à composer. D’autres fois, on part d’un thème, d’une sensation, et le texte se précise en même temps que la musique. Moi, j’arrive souvent avec une sorte de squelette, une base assez épurée, puis on construit ensemble autour de ça.

Ce qui compte pour nous, c’est de réussir à faire en sorte que la musique retranscrive vraiment le fond du texte, l’état émotionnel ou la tension qu’il porte.

On sent que le projet repose sur une vraie logique collective. C’était important pour vous ?
Oui, c’est même fondamental. J’ai déjà connu d’autres groupes où il y avait cette idée du “leader”, et honnêtement j’essaie de m’en éloigner au maximum.

Évidemment, j’ai un rôle particulier, notamment dans l’écriture ou dans l’organisation, mais j’essaie surtout d’être au service d’une méthode de travail, d’un dialogue, plus que d’imposer des choix artistiques. Ce qui nous intéresse, c’est de faire les choses ensemble.

On met parfois du temps à trancher, parce qu’on veut que tout le monde soit vraiment à l’aise avec ce qu’on fait. Ça peut être plus long, parfois plus compliqué, mais au final je crois que c’est ce qui fait la solidité du projet.

Au-delà de la musique, il y a aussi tout un univers visuel très fort autour du groupe. C’était important pour vous dès le départ ?
Oui, très important. Ce n’est pas un “plus”, c’est vraiment une partie du projet.

On travaille depuis longtemps avec des gens très proches de nous, notamment Sylvain Doussa pour tout ce qui est direction graphique et visuelle, et Laura Deforge pour les clips et plus largement tout l’univers vidéo et une partie de la communication visuelle.

Ce qui est beau, c’est que tout ça s’est construit de manière assez organique. Ce sont des gens avec qui on partageait déjà beaucoup humainement et artistiquement avant même que le groupe prenne vraiment cette forme. On a grandi ensemble dans cette aventure, et aujourd’hui on arrive à une première étape importante avec un album qui rassemble enfin tout ça.

Cette cohérence visuelle donne presque l’impression d’un projet déjà très “produit”, très abouti.
Tant mieux si ça donne cette impression, parce qu’en vrai, on a longtemps tout fait avec très peu de moyens. On a toujours bricolé, appris sur le tas, essayé de faire les choses sérieusement avec les moyens du bord.

Mais oui, on a toujours eu cette envie de défendre le projet dans sa globalité, pas seulement par la musique. Et aujourd’hui, c’est aussi devenu indispensable : quand tu veux défendre un groupe, notamment pour le booking, l’identité visuelle compte énormément.

Donc on a beaucoup travaillé là-dessus, avec exigence, sans chercher à faire “gros” pour faire gros, mais simplement pour que tout soit cohérent avec ce qu’on veut raconter.

Comment avez-vous choisi les morceaux mis en avant en single ?
Ça s’est fait assez naturellement. Une fois l’album terminé en studio, on a tout réécouté et certains morceaux se sont imposés presque tout seuls.

Il y avait des titres qui revenaient immédiatement dans les discussions, des morceaux sur lesquels tout le monde disait : “celui-là, il faudrait le clipper”. Quand plusieurs personnes ressentent la même chose sans même avoir besoin de trop argumenter, c’est souvent bon signe.

Pour We Got To Get Moist, par exemple, ça nous semblait évident que c’était un bon premier extrait. Ensuite, quand on n’arrive plus à trancher collectivement, c’est souvent Laura qui finit par décider. Et en général, elle a raison.

Votre musique semble pensée aussi pour la scène. Quel rapport vous entretenez avec le live ?
On a un rapport assez conflictuel avec la scène, dans le bon sens du terme. Comme notre musique, finalement.

On aime bien arriver sur scène avec une forme de fragilité, de tension réelle, ne pas être complètement installés. On a souvent eu besoin de ce petit déséquilibre, de ce léger danger, pour que quelque chose se passe vraiment.

Parfois ça nous a fait faire de très bons concerts, parfois on s’est plantés aussi. Mais je crois qu’on a besoin de rester sur ce fil-là. Ça nous oblige à être vivants, à ne pas juste reproduire quelque chose mécaniquement.

Là, avec la sortie de l’album et la tournée qui arrive, on commence à avoir un set plus solide, plus travaillé, mais on aime garder cette sensation de risque.

Avec une musique aussi physique, vous avez des rituels avant de monter sur scène ?
(Rires) Un shoot de calva, mais ça, ce n’est peut-être pas très politiquement correct.

Sinon, on essaie surtout de faire attention les uns aux autres. Quand on est en résidence ou qu’on prépare une tournée, on essaie de rester assez “straight”, de ne pas trop s’éparpiller, de garder de l’énergie.

Un peu de footing, un peu de corde à sauter, et puis on y va.

On sent aussi beaucoup de tension, de stress, presque de pression dans ce que tu racontes.
Oui, clairement. Je crois qu’on est quand même des gros stressés de la vie.

On a tellement envie de bien faire, on passe tellement de temps à construire ça, souvent sans être payés ou très peu, que forcément, il y a une vraie charge émotionnelle derrière. On y met énormément.

Donc oui, quand on voit arriver une tournée, vingt dates jusqu’en juin, tout ce qu’il faut porter derrière… forcément, ça met de la pression. Mais c’est aussi ce qui nous fait avancer.

Si tu devais résumer TIT FOR TAT en une phrase ?
“Let’s go maggots!” Allez les asticots, on y va.


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