[Interview] MARTIN DUPONT, Alain Seghir : « La musique, c’est le parfum de la vie »

Groupe devenu culte de la cold wave française, Martin Dupont a connu un destin pour le moins singulier. Relativement boudé en France dans les années 1980, le combo est devenu, plusieurs décennies plus tard, une vraie référence incontournable de la scène underground américaine.

Rencontré aux Trans Musicales de Rennes en décembre 2025, Alain Seghir, chanteur charismatique du groupe, revient longuement sur cette trajectoire hors norme : l’importance du hasard des rencontres, mais aussi ce refus constant de se plier aux effets de mode.

Il évoque également son long hiatus musical, lié à une carrière exigeante de chirurgien ORL, avant la redécouverte américaine impulsée par Minimal Wave. De cette renaissance naîtra “Kintsugi” en 2023, puis le nouvel album “You Smile When It Hurts”, confirmant un retour créatif aussi audacieux qu’élégant.

Un échange passionnant sur la création, le temps long, la fidélité à une identité artistique et cette classe singulière qui fait de Martin Dupont un groupe à part, devenu culte sans jamais l’avoir prémédité.

« On aurait pu rejouer les classiques. Mais ce n’était pas intéressant. »

Au lieu de revenir avec votre répertoire culte, vous décidez de revenir avec de nouveaux morceaux.  Qu’est-ce qui vous a donné cette envie ?  
Je pense qu’en premier j’aime la musique, j’aime l’innovation et j’aime créer. Pendant longtemps j’ai composé des morceaux de façon assez brouillonne, parce qu’il y avait une telle effervescence à créer, que j’en devenais fainéant pour peaufiner. C’était plus confortable de créer que de peaufiner, d’équilibrer, de mixer, d’arranger… C’est l’arrivée de Beverly dans le groupe qui m’a un peu rendu plus précis, plus travailleur : il faut dire qu’avoir une Anglaise dans le groupe, ça impose d’avoir un peu plus de rigueur. Donc depuis je suis dans le continuum de cette démarche d’innovation, de recherche, de composition, tout en prenant le temps de mieux faire les choses.
Et puis j’ai deux atouts supplémentaires à mon sens : le premier, c’est d’avoir écouté énormément de musique, avec beaucoup d’éclectisme, et le second, c’est que je me suis enrichi de nouveaux collaborateurs talentueux.
Je pense que Martin Dupont, c’est une très belle histoire que je dois continuer de raconter le mieux possible.
Comme tu le sais, j’avais arrêté la musique pendant quelques décennies, mais la directrice musicale de Minimal Wave, Veronica Vasicka, lorsqu’elle a réédité mon disque aux États-Unis en en faisant un phénomène là-bas, m’a mis la pression pour que je m’y remette. Elle a trouvé les bons arguments pour me convaincre d’absolument jouer et de créer de nouveaux morceaux.

À un concert de Collection d’Arnell-Andrea, je rencontre les membres restants de Rise and Fall of a Decade et je leur dis que j’adorais leur musique et que j’avais tous leurs albums, eux par contre me disent qu’ils ne connaissaient pas Martin Dupont, ce qui ne me dérangeait pas (rire !).
On s’est rapidement bien entendus, l’échange était sympa.
Le hasard a fait qu’ils avaient acheté une résidence secondaire pas très loin de chez moi. Le weekend d’après, ils sont venus me voir. Entre-temps, ils avaient écouté notre musique en se disant que c’était incroyable d’avoir pu passer à côté de ça. Je venais d’avoir un très bel article dans Rock’n’Folk qui disait “la malchance d’être inclassable” !
Ils me disent se sentir capables de jouer avec moi, de m’aider, donc j’ai proposé un morceau que je n’avais pas fini et que j’aimais beaucoup, en lui disant que s’il se sentait partant pour le refaire. C’était un samedi, je reçois le morceau le lundi, j’étais épaté !
Ensuite c’est nous qui venons à Paris mettre les voix dessus. J’ai fait écouter ça à un copain qui a un label, et il me dit qu’il va sortir mes morceaux, ce qui me redonne confiance !
Sur ce, je me dis que 2 morceaux, c’est ridicule, qu’on va en travailler d’autres pour pouvoir refaire un concert et faire au moins un EP.
Voilà comment est né cet album “Kintsugi”.
Même si l’idée de départ, c’était pour jouer les anciens morceaux en live, on les avait tellement retravaillés qu’on les avait véritablement métamorphosés, j’ai pensé à l’art japonais de réparer la céramique brisée avec de l’or.

Cet album a accompagné la première tournée américaine qui a eu un succès incroyable et inattendu ! C’était sold-out, il y avait une chaleur incroyable !

L’album a eu un succès d’estime pour ceux qui le connaissaient, mais il ne décollait pas par rapport aux autres car les gens pensaient que c’était du « réchauffé ».

Là, on est partis sur un tout nouvel album, et ça s’est franchement enrichi de tout ce background acquis pendant toutes ces années et aussi de talents musicaux de musiciens qui travaillent avec moi : Thierry Santoni et Sandy Casado, et le Rennais, Ollivier Leroy, que j’avais découvert par hasard une quinzaine d’années auparavant.
J’avais acheté un disque qui s’appelle “Olli and the Bollywood Orchestra”, parce que je suis gourmand de tout et je me suis dit que c’était incroyable un Breton qui fait un Bollywood aussi pro, aussi raffiné ! Et quelques temps plus tard, je tombe sur le disque Contréo (autre projet d’Ollivier) de la pop inspirée de musique baroque, avec une voix de haute-contre, que je trouvais plus élégante et moins caricaturale que Klaus Nomi. En recherchant, je vois que c’est le même label à Rennes qui le produisait.
De Cherbourg, je suis venu à Rennes et j’ai acheté tous les disques du label ! Ollivier a dû penser que j’étais un allumé ! Je lui ai envoyé un message par Myspace, il a trouvé ça sympa mais n’a pas prêté attention au fait que je faisais de la musique.
Puis quand on a finalisé l’album “Kintsugi”, je n’étais pas satisfait du mastering et je me suis dit qu’Ollivier, avec des projets aussi différents, obtient un son très bon, je le contacte pour savoir où il fait les masters. Il m’a dit qu’il faisait ça à Londres, mais en fonction des projets, ce n’est pas le même studio. Il m’invite à passer à Rennes pour en discuter.
J’arrive avec la maquette de “Kitsugi”, je lui fais écouter, et là il adore ! Il me dit, lui aussi, que c’est incroyable qu’il soit passé à côté et qu’il voulait bien nous aider dans le projet.
La tournée américaine se mettait en place, moi je ne voulais pas que ce soit un ordi qui tourne, je ne voulais pas que ce soit du réchauffé, ou du congelé plutôt (rires) !
Ollivier a tout remis sur les machines pour jouer en live réellement. 

Ils m’ont obligé à reprendre la basse et d’un coup on s’est retrouvés à cinq car Beverly est revenue dans le groupe, elle a toujours été fidèle, et une fois que la tournée américaine était finie, pour nous c’était naturel de travailler sur un nouveau projet. 

On avait tellement d’enthousiasme qu’on s’est dit que ça serait chouette de mettre quelques petits arrangements classiques dessus et Ollivier Leroy m’a présenté un jeune arrangeur très talentueux, Ferdinand Chupin, et autant il était jeune, autant il était érudit sur le plan musical, et on a communiqué avec beaucoup d’aisance, beaucoup de feeling, je lui faisais référence à beaucoup de musiciens classiques, des œuvres sophistiquées et lui comprenait.
Donc on a peaufiné cet album de touches assez bien équilibrées et discrètes, parce que je ne voulais pas trop en mettre et que ce soit un album symphonique ! 

Toujours est-il que nous avons enregistré au studio Ferber à Paris, où sont enregistrées des musiques de films connues, des parties d’orchestre avec des musiciens avec des phalanges de qualité. C’est Ferdinand qui dirigeait tous ces musiciens et on est très fiers de cet album qui cette fois a un accueil franchement plus enthousiaste ! 

Sur l’aspect symphonique de cet album, c’est aussi ce qui donne une dimension encore une fois “inclassable”, en tout cas une couleur très particulière qui dénote de l’ADN du groupe. Cette envie d’explorer cela, pour toi, en tant que mélomane, est-ce une façon d’y mêler tout ce que tu aimes ?
Pour moi, l’art en général n’a d’intérêt que quand tu essaies d’exprimer émotionnellement ce qui nous émeut, ce qui te touche, te transporte, et je l’ai fait sans réfléchir, sans apriori. Au début j’utilisais les synthétiseurs et les boîtes à rythme par convenance, mais je me suis dit que je n’hésiterais pas à explorer et j’ai encore mille idées pour des projets à venir. 

Tu parles beaucoup des États-Unis et de votre reconnaissance là-bas. Il y a aussi beaucoup d’artistes américains qui ont utilisé votre musique pour la sampler et la mixer : c’est une reconnaissance aussi avec des musiciens plus jeunes. Ça vous fait quoi de vous retrouver dans des ambiances aussi différentes ? 
Je me sens chanceux et heureux, parce que le vecteur, ça a été d’abord des DJs connus comme Marcel Dettman ou Mick Vils, qui ont fait des edits de Martin Dupont, mais de jeunes DJs qui sans a priori glissaient nos chansons dans leurs sets : je pense que ça a fait diffuser cette notoriété underground aux États-Unis à ce truc “what the fuck” ! Parce que c’est un vrai mythe qui s’est créé, j’en ai été le premier surpris et après, ça m’a beaucoup touché que des gens reprennent Martin Dupont ou se réfèrent à nous : je vois encore Andrew Clinco de Drab Majesty me dire qu’il avait une photo de Martin Dupont dans son studio, j’ai lu aussi dans Rolling Stone une interview du groupe new-yorkais Black Marble, où Chris Stewart disait que sa principale source d’inspiration c’était Martin Dupont et le Bauhaus ! Et puis il y a des clins d’œil de la vie, comme lorsque Jean-Louis Brossard nous propose de nous programmer. Martin Dupont aux Transmusicales, c’était incroyable pour moi ! 
Et puis justement aux Trans, l’Américain Kevin Litrow, alias Litronix, qui est passé juste avant nous, me dit qu’il nous avait vus il y a 2 ans à Los Angeles et était fan : c’est fou quand même ! 

Tout ce parcours qui mélange l’artistique, le professionnel et le personnel, ça fabrique aussi un personnage. On retrouve dans votre musique ce côté très humain, très incarné : la musique, c’est une façon de sublimer tout ça, non ? 
Bien sûr ! Lors d’une interview avec un groupe de lycéens, ils m’ont demandé ce que représentait la musique pour moi : j’ai répondu que ça représentait le parfum de la vie. La musique donne plus d’harmonie à la création. Comme pour la bande-son d’un film, si vous l’enlevez, ça devient d’un prosaïque effrayant, c’est la tristesse qui s’abat sur tout ! 

En parlant du cinéma, il y a aussi un côté cinématographique dans votre musique. 
Oui d’ailleurs on a déjà pris la musique de Martin Dupont dans des films, c’était étonnant ! Il y a dans un premier temps une chanson qui a été prise dans une adaptation de “Une chanson douce », le Goncourt de Leïla Slimani avec Karin Viard, puis une réalisatrice allemande qui avait préféré la version plus brouillonne de celle que je lui avais proposée et que je préférais. C’est vrai que le travail spontané a quelque chose de plus charmant parfois qu’un travail appliqué. C’est dur de trouver le compromis. 

Il y a chez Martin Dupont un aspect un peu “arty” qui cherche toujours l’excellence instinctive et percutante. Comment arrives-tu, après toutes ces années à garder cette fraîcheur et cette ouverture d’esprit, qui mute encore maintenant ? 
Peut-être parce que je reste un peu gamin (rires) ?  J’ai une femme qui est beaucoup plus jeune que moi et un jour où j’étais allé la chercher à la fac, ses copines lui demandaient si ça ne la dérangeait pas la différence d’âge, et elle avait répondu “mais le plus mature des deux n’est pas celui qu’on pense” (rires) ! Ça m’est resté. Je garde un cœur neuf et je m’y autorise.
À côté de cela, avec mon métier de chirurgien, je vise l’excellence. Lorsque j’opère quelqu’un, je garde à l’esprit que si je ne mets pas les meilleures chances entre mes mains, je ne pourrais plus faire ce métier.
Ça impressionne parfois les gens qui m’ont vu opérer et qui me voient dans la vie au naturel.
Ça m’a appris l’exigence, que je n’avais pas forcément au début où j’ai fait de la musique, et cette exigence acquise et travaillée m’a peut-être aidé à me construire.
Je garde quand même un goût pour la fraîcheur dans ma musique. Il y a quelques chansons où la mélodie et les paroles sont en one-shot, pour ne pas filtrer l’impulsion. 

Tu as beaucoup de retours de tes contacts aux États-Unis, visiblement.  Tu portes un regard plus particulier sur ce qui s’y passe à l’étranger, comparé à la France ? 
Oui. J’ai commencé à faire de la musique dans une Marseille qui était une ville rock, puis rap, où je n’avais pas vraiment ma place, où je n’avais pas de souci de reconnaissance, je n’avais pas envie d’être reconnu, c’est peut-être pour ça que ça me convenait au début de rester dans l’ombre, je n’avais aucune ambition musicale. Mais aux États-Unis, j’ai l’impression qu’ils m’ont découvert par surprise, toujours avec la fraîcheur que peuvent avoir les Américains, ce côté naturel. Et quand je vois leur enthousiasme quand je joue, j’en suis très ému, parce que je m’y sens sincère. Mais il n’y a pas que les Américains, les Allemands aussi. “Just because” passait régulièrement en boîte en Allemagne, on a des morceaux qui étaient régulièrement dans des compils underground, j’ai eu la surprise de voir que nous étions très appréciés dans les pays de l’Est, même en Russie ! Je suis très triste des problèmes géopolitiques entre les Russes et les Ukrainiens. Ce sont des gens que j’ai pu voir avec le même enthousiasme, la même gentillesse !
Il y a eu un album “tribute” qui a été fait par le label Born Bad où des Allemands, des Espagnols, des Russes y ont participé ! On a fait une tournée en Espagne aussi, où on a eu des fans extrêmement chaleureux. J’ai été étonné au Portugal où on a joué dans un grand festival, j’ai été épaté comme nous avions été mis au même niveau que les stars anglo-américaines ! 

On entend souvent des artistes pas forcément connus du grand public être surpris de leur notoriété auprès des mélomanes et d’autres artistes. 
Merci de cette remarque ! Parce qu’être connu des mélomanes m’importe, être connu du grand public je m’en fiche, parce que leur regard du grand nombre n’est pas toujours bienveillant, parfois jaloux. Du coup j’ai été heureux d’avoir de la notoriété aux États-Unis plutôt qu’en France.
Bon là je sens bien que ça vibre davantage ici aussi, parce qu’on nous entend sur de nombreuses radios à forte audience… Finalement ça me laisse dans un état serein en me disant que si ça marche tant mieux, et si on ne l’est pas ce n’est pas très grave ! 

Cette fameuse date aux Transmusicales, tu disais y avoir vécu quelque chose de particulier ?
Très honnêtement, j’étais beaucoup plus stressé d’aller chanter chez les Américains ! Pourtant on a quand même joué dans de très grandes salles, mais c’était la proximité, comme si on me pardonnait moins parce que je suis un enfant du pays… 

Je remercie sincèrement Jean-Louis Brossard car je n’aurais jamais osé le solliciter ! Déjà, moi de ma petite Marseille, Rennes, c’était la capitale de la musique que j’aimais, que j’admirais. À un moment de ma vie, j’aurais aimé y être et je n’aurais même pas osé imaginer y jouer aux Transmusicales. Pour moi c’était un rêve inaccessible ! 

J’ai vu à votre showcase FIP beaucoup de têtes grises, mais aussi beaucoup de jeunes. Il y a quelque chose de très intergénérationnel ! Ça donne aussi une nouvelle effervescence !
J’aime bien que tu le dises : je suis tout à fait d’accord, et s’il n’y avait pas ce phénomène, peut-être que je n’aurais pas eu l’énergie de m’y mettre. Ça m’avait marqué quand on avait joué à Varsovie, j’ai été sidéré par la jeunesse du public et je revois cette gamine d’une vingtaine d’années qui vient me voir en backstage en me disant “je tiens à te dire que tu m’as sauvé la vie”… Rupture amoureuse, dépression, elle m’a dit avoir pleuré lorsque j’ai joué “Love on my side”…  Je ne sais pas par quel créneau elle a découvert notre musique, mais ce qui m’importe, c’est que ça lui parle. C’est miraculeux et ça donne tout le sens à la musique : exprimer des sentiments, des émotions qui sont ubiquitaires, qui peuvent raisonner chez les autres sans la barrière du langage ou de la culture ! 

Ni d’âge !
Merci de le souligner ! 

Tu parlais de ta fille qui a 10 ans : que pense-t-elle de toi qui navigues dans le monde de la musique alors qu’elle te connait, comme tu disais, dans un rôle plus sérieux ? 
Elle perçoit le respect par le biais des autres. J’ai opéré la majorité des gamines de sa classe qui en avaient besoin et elle entend le retour des parents, le respect, la gratitude surtout. Donc ça se fait naturellement. Et en même temps, son papa, il est couillon, il joue avec elle, elle peut user et abuser de son papa, elle se régale, c’est son sport préféré (rires) ! J’avais fini le master de l’album et je parlais avec quelqu’un du disque et elle me demande “Papa, tu me donneras la cassette ?”, parce que je lui avais offert un walkman à l’époque de “Kintsugi”, j’avais sorti un package avec cassette, walkman. Du coup j’ai sorti une version cassette en édition limitée avec une couverture différente pour que ma fille l’ait, et elle l’adore ! 


Propos recueillis et photo de couv. (c)Stéphane Perraux
Retranscription Anne-Marie Léraud