[INTERVIEW] Kamas – “Désaxée”

« Désaxée » est le nom du 3e album de Kamas aka Anne Cammas où elle continue (sans les corbeaux) le développement de son rock fougueux aux accroches aussi incisives que sensibles. Dans ce nouveau disque, elle dévoile un territoire intérieur sans pudeur où s’entrechoquent un esprit punk définitivement rebelle et un amour éperdu pour la chanson aux textes rougeoyants. Débordant d’énergie et d’une musicalité entraînante, quelque part entre de Rita Mitsuko et de Brigitte Fontaine, c’est un univers qui, j’en suis sûr, ne devrait pas vous laisser indifférent…

Bonjour Anne, Vous avez sorti votre 3ème album Désaxée il y a quelques mois. Aviez-vous une idée bien précise de ce qu’il devait être avant de commencer ?
Pas exactement. J’avais quelques pistes, des textes plus ou moins aboutis et je décidais, pour la première fois d’entamer le processus créatif seule. Faire sonner mes paroles, trouver des mélodies, un rythme de travail qui me permettrait de me rendre d’un point à un autre. C’était un peu ma seule obligation. Ensuite, je crois que les choses se sont ordonnées un peu en dehors de moi. C’est à dire qu’il y a une part consciente bien sûr, qui co-habite avec une part plus mystérieuse liée à la création, mais qui assemblées donnent du sens, et tracent un chemin qui s’éclaire et s’enrichit au fur et à mesure. Alors les chansons se mettent en place, le sens se précise, peut être aussi parce que je les portais depuis un certain temps.

 
A la première écoute l’impression d’une écriture et d’un univers riche ressort. Pouvez-vous nous parler de votre processus créatif ?
C’est très aléatoire. Un mot soudain, résonne différemment, une situation, une émotion…
J’aime raconter, imaginer. Je puise beaucoup d’images dans la lecture, le cinéma, la photographie, la vie bien sûr et quelques souvenirs.
Un peu avant l’album Désaxée j’avais commencé à m’intéresser à l’Art brut. C’est ainsi que j’ai découvert des artistes, des documents qui m’ont passionnés. Un livre en particulier, sous le titre Lettres mortes, correspondance censurée de la nef des fous de Patrick Faugéras. A l’asile psychiatrique de la Volterra, en Italie ont été découvertes des milliers de lettres écrites jamais envoyées, ni jamais reçues par les patients ni leur famille. J’ai été vraiment bouleversée par cette lecture et je m’en suis inspirée pour la chanson éponyme de l’album, Désaxée.
J’ai aussi eu envie d’écrire autour de l’Inconnue de la Seine. Là encore, j’avais en tête cette photographie d’Albert Rudomine, le visage de cette jeune femme morte noyée qui semble si paisible, et qui a inspiré de nombreux poètes au 19ème siècle. La tarentelle, est une danse qui permettait aux malades rendus fous par la morsure de la tarentule, de guérir… L’amour courtois, pour Des hivers et des printemps….
D’une certaine manière j’aime les histoires, évoquer l’amour, les passions, les pas de côté, les errances. Mes personnages sont des femmes qui souvent d’ailleurs, ne manquent pas d’humour, je pense à 6V d’Amour par exemple, ou aux Majorettes.

 
Niveau sonorité vous naviguez entre pop rock et chanson. Avez qui avez vous collaboré pour sa réalisation ?
J’ai collaboré avec Julien Pouletaud, qui est aussi un ami, à qui j’ai présenté mes chansons sous forme d’esquisses. Disons qu’il y avait le texte, la mélodie, certaines chansons n’étaient pas tout a fait structurées. Je venais pour avoir son avis sur les chansons, et son enthousiasme a fait le reste. Son apport a été précieux, car c’est quelqu’un de très ouvert musicalement. Il est aussi contrebassiste, chanteur, nous jouons ensemble au Bringuebal, qui est un collectif de musiciens chanteurs. On se connait bien. Il est très passionné, très investi et c’était vraiment plaisant de réfléchir, de construire et de développer le projet ensemble.


Dans votre single clippé 6V d’Amour il y a une histoire dans l’histoire loufoque et bien
déjantée. C’est quoi l’idée de départ ?
On voulait, avec Zev le réalisateur, apporter un éclairage complémentaire à la chanson. Dans une esthétique proche du cinéma muet, donc en noir et blanc, imaginer cette femme seule, attendant comme une chasseresse, un joli petit lapin qu’elle pourrait se mettre sous la dent. Cela évoque bien sûr la nourriture, une idée de la séduction avec cette idée en filigrane de « passer à la casserole », « d’être dévoré tout cru » qui sont des expressions qui me permettaient de pousser le curseur plus loin, associant ainsi à l’ amour, petits mots doux et appétit carnivore.


En général, une chanson se forme-t-elle rapidement dans votre imagination ? 
Ca dépend, il n’y a pas vraiment de règle. J’aime bien écrire le texte d’abord, ce qui n’est pas toujours le plus aisé pour y associer une mélodie. Je me souviens que pour Des hivers et des printemps, cela s’est fait facilement. Comme si le texte appelait la mélodie.
Parfois, le texte ne se livre pas tout à fait. Je le tourne, le retourne, je l’oubli, je l’abandonne, et puis bien plus tard je le redécouvre… C’était le cas avec Tout en bataille. J’avais cette idée de départ de « noms d’oiseaux… » adressés à l’autre, insultes transformées, dépassées, et qui conduisent à la liberté, à l’émancipation… Je n’avais pas de titre, jusqu’au jour ou j’ai eu ce Tout en bataille qui m’a permis de finir le texte.
J’adore chanter aussi, j’ai des heures de mélodie sur mon dictaphone, qui patiemment attendent un mot, une phrase 😉


J’ai le sentiment que vous prenez beaucoup de plaisir à chanter. Quelle est la chose la plus importante que vous aimez dans la musique ?
 
Oui j’ai beaucoup de plaisir à chanter.
La voix est un instrument puissant, qui me touche, me transperce immédiatement. Qu’elle soit accompagnée d’un instrument, ou bien qu’elle soit a capella, quand j’entends chanter quelqu’un dans la rue par exemple, ça m’arrête. C’est comme si le temps était suspendu pour quelques secondes. J’adore écouter les gens chanter. Cela va bien au delà de la compréhension d’une langue, d’une chanson, parce que j’ai l’impression que dans la voix chantée il y a toute notre humanité.
Pour moi la musique, c’est partager une vibration, vivre l’instant présent intensément. Avec le public, avec les musiciens. J’aime beaucoup être sur scène pour ces sensations exactement.


Vos textes sont toujours très ciselés avec beaucoup d’images parfois critiques sur les gens. Pensez-vous qu’avec un environnement social et sentimental différent votre musique serait différente ?
Pour moi il n’y a pas vraiment de critiques sur les gens, plutôt une forme de décalage et d’humour. D’abord sur moi-même, puis sur les situations qui m’amusent ou me font réagir.
Il est très probable que dans un autre environnement social je ne serais pas tout à fait la même personne, donc je peux en déduire facilement que ma musique serait différente.
Mais ferais-je de la musique ?… En tout cas, j’aurais à cœur de trouver une forme d’expression qui me donnerait la sensation d’exister pleinement, furieusement alors oui, je serai cracheuse de feu, trapéziste, ou plus probablement guitar hero !

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Photo de couv. ©JRC