[Interview] Bipolar Club – « Entropie »

Après deux EP remarqués, « Miroir » puis « Vertigo » en 2023, Bipolar Club franchit une nouvelle étape avec « Entropie », un premier album qui embrasse pleinement le chaos qui traverse leur musique et leur époque. Chez le quatuor, le désordre est un principe actif. Inspiré de la notion physique d’entropie, le disque explore cette tendance universelle vers le chaos, tout en cherchant à la contenir dans une décharge d’énergie brute, faite de guitares abrasives, de cris et de tensions sonores maîtrisées. Entre rage frontale et mélancolie lucide, le groupe revendique une esthétique de la dualité où français et anglais, douceur et violence, acoustique et déflagrations noise ce partage la tracklist. Cette bipolarité assumée irrigue autant leur son que leurs textes, souvent cathartiques, qui s’attaquent aux dérives de l’époque individualisme exacerbé, société de consommation, tyrannie des réseaux sociaux et culte de l’image. À travers ces dix titres, Bipolar Club canalise sa colère pour la transformer en acte sonore un chaos organisé qui agit autant comme exutoire que comme miroir d’une génération en quête de sens. 


Sur Vertigo, en 2023, vous évoquiez déjà cette sensation de chute permanente, presque existentielle. Avec cet album « Entropie », on a l’impression que la chute est devenue un état plus stable mais le chaos est toujours présent. Est-ce que ce premier album marque une forme d’acceptation du chaos, ou au contraire une tentative de le canaliser ?
Par définition l’entropie est une chute, c’est une chute permanente vers un état de désordre. Le principe d’entropie est l’une des lois fondamentales les plus importantes en physique – qui découle de la deuxième loi de la thermodynamique – et qui nous explique que la nature même de l’univers est de tendre vers le désordre. La « chute » vers le désordre est donc permanente dans tout ce qui nous entoure et au sein même de notre propre biologie. Cela demande une quantité énorme d’énergie, à la vie en tant que telle, dans nos sociétés et dans nos propres vies humaines, de ne pas sombrer dans le désordre ou le chaos. Notre style de musique, que l’on peut définir comme rock alternatif ou noise, est une bonne analogie de l’entropie, car il demande une énergie, une rigueur et un travail énormes pour être rendu écoutable, pour « structurer » un chaos sonore de guitares, de batteries, de cris, de distorsions… En musique rock, l’idée est donc de « contenir » le désordre, de le « canaliser ». On aimait beaucoup cette analogie, qui correspond à la fois à notre musique en elle-même mais aussi aux thèmes que l’on aborde : dépression, psychologie, perte de sens, réseaux sociaux, état global du monde qui tend dangereusement vers le chaos…


Vous parlez souvent de bipolarité comme d’une force créative plutôt qu’une faiblesse. Concrètement, comment cette tension s’est-elle incarnée sur vos nouveaux morceaux ?
Le nom « Bipolar Club », et le concept de dichotomie ou de polarisation qui en découle, justifie en quelque sorte notre besoin et notre envie d’aller dans les extrêmes en termes de sonorité, d’ambiance ou de nuances musicales, mais aussi dans les thèmes que l’on aborde ou même dans le choix de la langue que l’on utilise (anglais ou français). Nous aimons cet aspect du rock alternatif : le fait de pouvoir alterner entre des couplets aux mélodies lumineuses basés sur des guitares acoustiques (comme sur « Egaré » ou « We All »), et des refrains hurlés nappés de guitares chaotiques quasi métal ou hardcore comme sur « Le Rock est Mort », « Egotrip » ou « Sonnet ». C’est cette liberté d’aller dans les extrêmes opposés qui est intéressante. D’ailleurs, il est possible d’aller bien plus loin que ce que l’on propose dans ce premier album, ce que l’on essaiera probablement de faire sur nos futurs titres.

« Egotrip » attaque frontalement l’individualisme toxique. Dans une industrie musicale où l’image et le personal branding sont devenus
centraux, comment naviguez-vous entre exposition nécessaire et vie privée ?
Nous détestons en effet ce nouvel aspect de la société qui s’est invité tant dans nos vies que dans l’industrie musicale : on demande aujourd’hui aux artistes de devenir des influenceurs, d’étaler sur les réseaux sociaux leur quotidien, leur mode de vie, leur corps, et même leur vie privée, plutôt que leur musique. Mais bordel, on est musiciens, pas influenceurs ! Le concept même d’influenceur est une absurdité, car le fait d’être connu est devenu un métier en soi est une aberration. Nous ne sommes donc pas raccord avec ces nouvelles pratiques, déjà car intellectuellement nous sommes contre, et ensuite car ce n’est tout simplement pas naturel pour nous : nous serions nuls et ridicules à essayer de le faire. Nous refusons donc d’être sur TikTok, et limitons Instagram à l’aspect musical de notre projet : répétitions, clips, concerts, moments de vie en tournée. Mais concernant nos vies privées, elles doivent le rester – vivons cachés, vivons heureux – et tant pis si c’est à contre-courant de ce qu’il vaudrait mieux faire aujourd’hui pour augmenter notre visibilité ou notre notoriété.

« Le Rock est mort » semble pointer l’hypocrisie des réseaux sociaux et la mise en scène permanente des influenceurs. Selon vous, l’image du rock est-elle devenue artificielle, qu’est-ce qu’il faudrait faire pour revenir à l’essentiel ?
Bien sûr que l’image du rock est devenue artificielle, en tout cas plus qu’auparavant. L’image et le lien avec la mode ont toujours été présents dans le rock mais c’est sûrement plus marqué aujourd’hui. Regardez Turnstile ou Fontaines DC par exemple, qui sont parmi les plus gros succès actuels sur la scène rock. Nous aimons beaucoup leur musique, mais leur visuel, leurs manières de s’habiller : tout cela est évidemment artificiel, tout cela est travaillé afin d’être vendu comme un produit, un packaging qui colle à la musique : ils sont « instagrammables ». Ils sont évidemment beaux, charismatiques et « stylés », c’est un fait – et d’une certaine manière c’est inspirant – mais quand on voit des groupes de la scène rock, même française, faire appel à des stylistes pour se faire habiller, on se pose la question : est-ce vraiment une bonne image pour le rock ? N’est-ce pas superficiel ? Peut-être que pour revenir à l’essentiel il faudrait se concentrer sur la musique et les idées. On a bien une mouvance qui incite à enlever les photos sur les CV, alors pourquoi pas dans le rock…

Vous avez choisi d’enregistrer Entropie en DIY, avant de le confier au mix de Julien Durel. Qu’est-ce que cette liberté technique vous a permis d’exprimer que vous n’auriez peut-être pas osé autrement ?
Pour être totalement honnête nous n’avons pas vraiment eu le choix que d’enregistrer en DIY car nous avions des dettes et aucun soutien financier. Nous avons donc fait avec les moyens du bord. Mais il est certain que le fait de ne pas avoir la pression de boucler les prises en 5 jours dans un studio nous a permis d’avoir le temps de tester des choses, d’enregistrer sereinement, sans pression et avec une liberté totale. Pareil au mix, Julien est un ami du groupe, il a donc pris son temps en donnant le meilleur de lui-même, et nous étions raccord sur nos envies et nos influences musicales, ce qui a été très constructif et agréable.

Dans “Dans les décombres”, on ressent une révolte contre la société de consommation, mais aussi une forme de lucidité désabusée. Est-ce que l’écriture de cet album a été une façon d’exprimer vos colères ?
Complètement. Tous les textes de cet album ont une visée cathartique. La plupart des chansons ont été écrites à une période de nos vies où nous étions en colère dans nos vies personnelles et contre la société, donc le besoin d’écrire toutes ces paroles engagées et désabusées a été très fort à ce moment précis. Et d’une certaine manière, le fait d’exprimer cette colère, de la hurler en concert, nous permet de garder un équilibre psychologique, et d’être des personnes plutôt heureuses et épanouies dans nos vies personnelles.

Y a-t-il eu des morceaux qui ont été plus difficiles à finaliser pour intégrer la globalité de cet album ?
Oui bien sûr. ‘Substances Immersives’ par exemple, qui est un morceau complexe rythmiquement et difficile à « faire sonner ». D’ailleurs actuellement on ne le joue plus en concert car on estime qu’il n’est pas assez bon en live. « Egotrip » aussi, qui a été très compliqué à mixer mais qui finalement ouvre l’album.

Votre musique joue constamment sur le contraste passant du français à l’anglais, de la violence à la douceur… Est-ce qu’on peut dire que ces dualités définissent un peu votre style ?
C’est exactement cela et votre analyse est très juste. Notre style est basé sur ces dualités, et nous aimerions aller encore plus loin à l’avenir.

Et si cet album était une sorte de photographie de votre génération, qu’est-ce qui le définirait le plus en une phrase ou plutôt en un slogan ?
Dur de choisir, peut-être l’une des deux suivantes :
« ça sert à rien le rock est mort, les influenceurs ont des disques d’or »
« et c’est quand tout sera effondré qu’on se rendra compte de ce qu’on avait. Mais on préfère tous ignorer et se gaver de vanité, sur nos écrans toujours scotchés « 

Après plus de trente concerts et deux EP, « Entropie » est votre premier long format. Qu’est-ce que ce disque dit de vous aujourd’hui que Miroir ou Vertigo ne pouvaient pas encore formuler ?
Dans nos deux premiers EP l’écriture en français était un test. Les prises de voix en français avaient d’ailleurs été refaites en studio en dernière minute, c’était un pari total. Là, avec ce premier album, c’est différent, nous avons pris pleinement confiance en notre capacité à écrire en français. Dans ce disque nous exprimons donc clairement nos idées, et nous avons vraiment pu dévoiler une partie de nous-mêmes, ce qui est beaucoup plus difficile à faire en anglais car nous ne sommes pas anglophones de naissance.



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Photo de couv. (c)Lucas Conesa