Avec « Secret Love », Dry Cleaning affine son propos sans jamais le figer. Toujours ancrée dans une esthétique post-punk dépouillée, la formation londonienne signe ici un disque plus ouvert, plus aigu, presque chaleureux, sans jamais renoncer à cette froideur distante qui fait toute sa singularité.
Chez Dry Cleaning, les mots de Florence Shaw ont toujours fonctionné par éclats. Des fragments précis, souvent triviaux, qui apparaissent puis disparaissent aussitôt. Mais Secret Love change l’échelle. Là où leurs précédents opus semblaient observer le monde à travers une vitre légèrement opaque, « Secret Love » s’entrouvre sur l’extérieur. Peu à peu, pour devenir le fil rouge d’un disque qui parle d’aliénation douce, de surcharge mentale et de désir mal formulé.
Un esprit traversé de contradictions. Désir de lien et peur de l’exposition. Lucidité tranchante et dérive anxieuse. Tout l’album oscille entre ces pôles, observant ce qui façonne une pensée contemporaine pour le meilleur comme pour le pire.
« Les objets extérieurs à la tête contrôlent l’esprit », « Les agencer, c’est contrôler la pensée. » affirme Florence Shaw.
Les objets qui contrôlent l’esprit prennent ici plusieurs formes : la dévotion amoureuse, la satisfaction de l’ordre et du classement, mais aussi les discours toxiques, les idéologies creuses, les figures d’autorité autoproclamées. Dry Cleaning ne dénoncent pas frontalement mais préfère montrer entre les lignes, et c’est précisément ce retrait qui rend le propos si efficace.
Si « Secret Love » est le disque le plus abouti du combo londonien, c’est aussi parce que le groupe, en tant que quatuor, n’a jamais été aussi solide. Déjà impressionnante sur « Stumpwork », leur dynamique collective gagne ici en souplesse et en profondeur.
Les grooves anguleux servent d’ossature, pendant que des guitares plus texturées viennent perturber l’équilibre. Un slide discret, un chœur placé au bon moment, une montée qui refuse la catharsis : tout est affaire de dosage. Le groupe sait désormais quand retenir la tension plutôt que la libérer.
Cette évolution doit beaucoup à l’arrivée de Cate Le Bon à la production. Son influence se ressent dans ce mélange de précision et de relâchement presque sensuel. Le groove y est souvent mis en évidence. Les sessions avec Jeff Tweedy (Wilco) semblent quant à elles avoir affiné le sens mélodique du groupe.
Lorsque Dry Cleaning basculent dans des zones plus sombres, l’album atteint ses sommets. « Evil Evil Idiot » est emblématique : Florence Shaw y incarne un influenceur bien-être fictif, débitant avec aplomb des conseils absurdes et dangereux. Le morceau est dérangeant parce qu’il sonne juste. L’ironie est sèche, la colère contenue, le portrait glaçant.
Même logique dans Concepteur de navires de croisière, où un personnage tente désespérément de donner un sens moral à une activité fondée sur le cynisme économique. Son discours se fissure à mesure qu’il avance, révélant une incohérence aussi pathétique que profondément humaine.
Troisième album du groupe, Secret Love marque un tournant clair sans renier l’identité de Dry Cleaning. Florence Shaw s’autorise parfois à chanter, Tom Dowse explore de nouveaux instruments et effets, les invités (Bruce Lamont au saxophone, Sweet Baboo à la clarinette basse) enrichissent le spectre sonore sans jamais l’alourdir.
L’album a été enregistré en majeure partie aux studios Black Box, dans la vallée de la Loire, et cette sensation d’espace se ressent. Même dans ses moments les plus abrasifs. Secret Love s’impose lentement, écoute après écoute, dévoilant le subtil charme et alors tout s’imbrique à l’instar de la pochette de l’album où Florence Shaw se fait laver l’œil agit comme une métaphore parfaite : tentative de clarification, de nettoyage du regard.
Dry Cleaning signe ici un disque exigeant, profondément contemporain, qui refuse les slogans et préfère le trouble. Secret Love ne vous dit pas quoi penser. Il montre comment, parfois, la pensée ne nous appartient plus.
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