Il avait annoncé son retrait des plateaux de cinéma et sa volonté de ne plus être sous le feu des projecteurs. Mais, comme toute tournée d’adieu qui se respecte, Daniel Day-Lewis fait finalement son come-back… sous l’œil bienveillant de son fils.
Huit ans d’absence séparent l’insaisissable « Phantom Threat » d' »Anémone » et l’on se demande bien ce que « le plus grand acteur au monde » a pu faire durant ce laps de temps ? Vivre seul dans les bois tel un ermite ? Poursuivre ses travaux en ébénisterie ? Ou, simplement, mettre en chantier ce nouveau long-métrage avec un scénario écrit à quatre mains ? Misons sur cette dernière option et posons-nous la question : « Anémone-Les racines du mensonge« , premier film anémié ou chef-d’œuvre annoncé ?
Effeuillons la corolle de cette vénéneuse plante et, une fois n’est pas coutume, attardons-nous d’abord sur sa BO. C’est Bobby Krlic qui s’y colle avec brio, ce musicien britannique -d’origine serbe-s’étant préalablement illustré pour des remixes de Father John Misty ou Björk. Loué par Michael Mann (« Hacker ») ou Ari Aster (« Midsommar », remake non avoué de « The Wicker Man »), notre compositeur bricoleur ne cesse de malaxer ses partitions sans jamais insulter le discernement de son auditoire. Puisant aussi bien dans le romantisme de Craig Armstrong ou la violence sourde de Jonny Greenwood, sa passion pour la matière sonore teintée d’étrangeté se love sans mal dans ce drame « naturaliste ». Perception. Tout semble ici impénétrable, les secrets enfouis comme la nature environnante. Par le truchement d’alternance de travellings lents, de plans en plongée, de brisures de rythme et de scènes d’exposition millimétrées, la réalisation de Ronan Day-Lewis fait écho à ces soubresauts musicaux. Et son montage « hachuré » sonne, in fine, parfaitement juste. Échanges de bons procédés ? Complicité ?
Juste un jeune réalisateur en adéquation totale avec la « tonalité » de son œuvre. Pour preuve, ces ajouts « classiques » de Black Sabbath, Neil Young ou Jesus & Mary Chain qui rappellent la contemporanéité d’« Anémone » tout en versant dans la chronique intemporelle.
Mais ces « Racines du mensonge » ne se résument pas qu’à de simples artifices techniques ou de caméras perpétuellement en mouvement.
L’attrait principal tient surtout dans son interprétation et l’appui d’interprètes de renom.
Car il y a du beau monde pour ces retrouvailles ! A la droite de son éminence, la sublime Samantha Morton (dont je suis secrètement amoureux depuis « Minority Report » de Steven Spielberg et « In America » de Jim Sheridan) brûle d’une aura lumineuse. A la « place du Mort », le magnétique Sean Bean (les adeptes de blockbusters et autres séries me comprendront quant à la mortalité supposée de l’intéressé) offre son caractère rugueux et son écoute.
Et au sommet, Daniel Day-Lewis.
Oscar du meilleur acteur, en 1990, pour « My Left Foot ».
Oscar du meilleur acteur, en 2008, pour « There will be blood »
Oscar du meilleur acteur, en 2013, pour « Lincoln ».
Sur la toile, son apparition se fait tardivement. Puis, comme un cadeau offert à son fils, l’acteur couronné se tourne doucement vers lui.
Et vers nous.
« Ronin » Day-Lewis saisit l’instant et ausculte attentivement tous ses protagonistes dans leurs regards (ce plan superbe où l’âtre se reflète dans un œil fixe) ou le plissement de leurs rides (saviez-vous que la cicatrice située au-dessus de l’arcade sourcilière de Sean Bean fut le résultat d’un coup maladroitement asséné par Harrison Ford sur le tournage de « Jeux de Guerre » ?).
Dissèque leur « JE » au plus profond. Creuse. S’attarde.
Chaque échange est tendu. Chaque parole prononcée pesée. Depuis combien de temps n’avions-nous pas assisté à une telle maitrise – relâchée – de jeu ? A une telle incandescence ? À n’en pas douter, depuis « Hamnet » de Chloé Zhao. Car nombreuses sont les passerelles entre ces deux cris d’amour, avec toujours pour point d’ancrage… le théâtre. Pour « Anémone » et à l’extrémité des planches, ce sont sous des dehors banals (une demeure isolée, une chambre d’ado, une rivière noyée sous des arbres majestueux), que le « fils de… » s’échine à rendre à ses anti-héros leur humanité. A célébrer leurs corps vieillissants mais débordant de vitalité. Que ce soit dans un gros plan sur une main abimée ou la confrontation animale entre deux frères, le « viscéral » est au cœur de son projet. « Anémone », surface de réparation ? Dans ce retranchement volontaire, loin des hommes, Ray Stoker est un vampire se nourrissant de son propre sang. De ses propres fêlures. Abimé par la vie, Ray tente de rapiécer les lambeaux de son existence dans le silence.
Expiation.
Et puis Dieu. Partout.
Visible dans deux monologues habités. Niché dans la superbe photographie de Ben Fordesman ou dans la structure d’une maison « en coupe ». Dans une aube naissante ou les larmes d’une mère écartelée. Dans des insultes proférées ou une surprenante manifestation météorologique. Son Nom est salué ou maudit.
Ainsi, Daniel Day-Lewis est de retour aux affaires et God is in the House.
Il ne pouvait en être autrement et en dépit de mes craintes quant à un film « gadget », ce récit teinté d’héritage et de paternité me bouleverse intimement.
Pas d’Oscar à l’horizon ?
Ronan Day-Lewis n’est peut-être pas encore P.T. Anderson mais ses efforts sont prometteurs.
Et son premier film politique et poétique, en tous points, remarquable.
Ce dimanche, pas de choix : la messe au cinéma.
John Book.




