[Chronique] Wet Leg – « Moisturizer »

Quand Wet Leg a débarqué en 2021, le duo de l’île de Wight avait tout d’une anomalie bienvenue : une fraîcheur ironique, des hymnes aussi absurdes qu’addictifs, et une capacité rare à transformer le sarcasme en tubes. En deux ans à peine, Rhian Teasdale et Hester Chambers sont passées des clubs exigus aux stades, raflant au passage deux Brit Awards et trois Grammys. Une ascension fulgurante qui aurait pu écraser leur second acte sous le poids des attentes.

Or, Moisturizer, plus musclé, plus sombre par endroits, mais tout aussi espiègle, confirme que Wet Leg n’était pas un accident heureux mais un groupe en pleine affirmation.

Dès “CPR”, morceau d’ouverture fiévreux, guitares et textures électroniques ressemble à un cri d’amour qui tranche avec le détachement narquois du premier album. Exit la copie conforme de Chaise Longue, place à une énergie dance-punk qui flirte parfois avec la rage des Viagra Boys.

“Catch These Fists” illustre ce virage plus frontal : basse lourde, riffs tendus, et un texte qui brocarde les avances alcoolisées avec une ironie désabusée (“I just threw up in my mouth / when he just tried to ask me out”). Teasdale mêle douceur vocale et mordant, apportant une féminité sombre et singulière à un territoire sonore souvent saturé de voix masculines.

Mais Moisturizer n’est pas seulement un règlement de comptes. Le disque surprend par sa chaleur amoureuse, parfois naïve, parfois obsessionnelle. “Pond Son » groove avec nonchalance tandis que Teasdale confesse des pensées amoureuses toutes les minutes de la journée. Plus inattendu encore, “Davina McCall”

Reste qu’au-delà de ses indéniables qualités, Moisturizer ne parvient pas totalement à surpasser son aîné. Le duo change radicalement d’image pour adopter une esthétique plus punk et subversive, mais sur le plan sonore, on reste dans une continuité très proche du premier disque. Difficile, bien sûr, de recréer le séisme du premier opus sans risquer la redite. Le groove et le mood sont toujours irrésistibles, parfaits pour faire danser dans le salon, mais on aurait pu espérer quelque chose de plus abrasif pour coller à cette nouvelle identité visuelle. Wet Leg choisit la continuité plus que la rupture, et livre un album solide, impeccablement ficelé, mais un brin sage. Pas le disque de l’année donc, mais une confirmation qui consolide leur place au sommet.

Le marketing leur assure des tubes estivaux, mais la vraie question reste : quelles chansons traverseront le temps, jusqu’aux playlists de 2065, bien après que les supports physiques auront disparu ? Sur ce point, Wet Leg devra peut-être oser ce fameux “pas de côté subversif” pour écrire la légende et non simplement l’instant.

Spikier, sleazier, sexier, mais aussi plus mesuré qu’annoncé, Moisturizer est à la fois une belle continuité et un disque en trompe-l’œil : tout et son contraire. Sage comme une image, mais avec suffisamment d’énergie et de charme pour nous tenir en haleine encore longtemps.