[Interview] FEUTRE – « Les grands ensembles »

Après « Nos rencontres », qu’est-ce que vous aviez envie de faire de plus avec « Les grands ensembles » ?

Michaël : Après le premier album, les guitaristes ont quitté le groupe – mais à vrai dire, ils n’étaient pas assez impliqués, et j’ai même entièrement fait les guitares sur Apocalypse, le dernier morceau (en plus des programmations de batterie, de la basse et des claviers). 

Mais en effet, je voulais faire mieux, creuser le sillon de ce qui avait été fait avant, avec de meilleures compos, de meilleurs morceaux.

Avez-vous changé votre manière de composer ensemble ?

Michaël : en général, j’amène le morceau maquetté, avec la plupart des arrangements, et Jérôme ajoute ses guitares, puis Elsa pose une mélodie et des paroles (ou parfois les guitares arrivent après la mélodie, ou s’y adaptent).  On a procédé différemment sur de rares morceaux, si j’avais un texte fort à proposer (par exemple sur Les gens sans visages) ou si Jérôme avait une bonne idée de mélodie (Essentiels).

Le titre « Les grands ensembles » renvoie à Sarcelles et à l’histoire personnelle de Michaël. Comment cette mémoire a-t-elle nourri l’écriture et l’atmosphère du disque ?

Michaël : Le titre s’est imposé par lui-même. Quand Elsa, puis Jérôme sont arrivés pour la nouvelle mouture de Feutre, j’avais 2 compos sous le coude. On a commencé à travailler très vite, Elsa et moi étions inspirés pour sortir de nouvelles compos ! Elle, qui avait une formation plutôt jazz et écrivait ses propres chansons piano/voix, a été d’emblée séduite par les harmonies et notamment les accords Maj7 & Min7 qu’elle adore, elle m’a dit « Go ! Je ne sais pas si je suis capable d’écrire des textes et des mélodies pour de la pop, mais tout ça m’inspire à fond, je me lance avec toi ! »

Ce titre d’album provient du morceau du même nom. Il collait assez bien avec l’atmosphère générale de l’album et cela permettait de sortir un chouette storytelling. 🙂

Votre musique mélange pop baroque, influences 60’s, claviers vintage et un groove très dansant. Comment construisez-vous le cocktail hyper efficace de vos morceaux ?

Michaël : par le fight, 🙂 nous avons un lot commun d’influences, des classiques 60s au jazz, à la bossa nova en passant par Michel Legrand pour Elsa, Gainsbourg ou les Beatles (enfin, je crois !). Et ensuite chacun apporte sa touche personnelle. Jérôme vient par exemple mettre un peu de poil à gratter avec ses guitares.

Elsa, tes textes parlent de désir, d’émancipation, de rapports de force et de relations amoureuses. Qu’est-ce qui déclenche chez toi l’écriture d’une chanson ? 

Elsa : Alors c’est très variable… Des fois la bande initiale et le titre provisoire donné par Michael me donnent l’impulsion pour une thématique (31 décembre par ex., où je raconte l’histoire d’un gars plaqué, tout seul ce soir-là, mais qui l’avait finalement bien cherché). Différemment, parfois j’écoute en boucle la bande et je m’en imprègne… Puis une scène de rue, une discussion entre 2 personnes dans le train ou avec une amie, un paysage, une odeur peuvent alors déclencher un début de texte ou du moins m’en donner l’idée de départ, c’est assez magique l’inspiration. Pour « Été 82 » (petit clin d’œil à Michel Legrand), c’est en marchant et en croisant une fête foraine à l’ancienne, un peu « cheap » d’un village du sud gironde à côté de chez moi, que me sont venus mélodie et texte. J’ai une mémoire olfactive assez puissante : j’ai senti l’odeur des beignets et des pommes d’amour et j’ai été immédiatement replongée dans ces fêtes foraines où je traînais adolescente avec l’espoir qu’un beau garçon me drague un peu dans les auto-tamponneuses… Pour « Ma jolie », le côté un peu rocailleux, plus rude et dépouillé de la bande m’a de suite fait surgir une mélodie et un texte davantage « coup de poing » sur le harcèlement de rue, là c’était plus intellectuel mais aussi viscéral. Pour Adam, l’ambiance du morceau et le riff du refrain m’a fait rire car il me faisait un peu penser (en mieux bien sûr !) aux musiques des pornos soft de M6 qu’on mattait en cachette dans les années 90 ! J’ai dit à Michael et Jérôme : « Ça ne vous dérange pas si j’écris une chanson bien sexuelle ? » Je n’y peux rien, la bande (sans mauvais jeu de mots) m’y fait penser. » Des fois je suis obligée de me mettre au piano. Pour « Les gens sans visages » dont Michael avait écrit le beau texte assez sombre, j’ai dû passer pas mal de temps au piano, c’était plus dur car il y avait déjà les mots d’un autre et je voulais une mélodie un peu complexe. Quoi qu’il en soit, je m’inspire de ma vie, bien sûr, de celle des autres, de mes ami(e)s, des sensations, de la complexité des relations humaines. J’essaie toujours de raconter une histoire, les gens aiment qu’on leur raconte des histoires, et que le texte, même s’il vient de mes tripes, puisse faire écho chez l’autre. 

Michaël : c’est important que les textes nous renvoient à un vécu, des émotions, qu’on puisse se les approprier « Because the music that they constantly play / It says nothing to me about my life » (Morrissey).

Des titres comme Adam ou Les gens sans visage abordent des sujets assez frontaux ou dérangeants. Est-ce important pour vous que les chansons puissent provoquer une réflexion ?

Elsa : bien sûr… mais l’émotion doit surtout être présente grâce à la poésie des mots et de la musique. C’est la chanson qui domine, la sensation qu’elle provoque grâce à l’alchimie paroles/musique. C’est bien qu’une chanson arrive à délivrer un message, force la réflexion (sur la solitude, la force du désir, la joie de la rencontre comme dans « Place des Abbesses » ou la souffrance de l’amour à « Sens unique » par exemple), mais c’est aussi casse-gueule, je trouve, les chansons à message. Il faut être attentif à bien équilibrer tout ça si on veut en faire une chanson qui touche sa cible justement. Des fois d’ailleurs ce n’est pas prémédité ! Pour Adam, par ex., j’avais envie de parler de sexe certes… Mais finalement j’ai écrit un texte où l’homme est un peu « objet ». Et ainsi finalement ça devient un message : les femmes aussi peuvent juste avoir envie d’utiliser un homme pour leur plaisir et le jeter du lit après !

Michaël : J’aime bien l’idée qu’un texte raconte une histoire mais qu’on puisse y trouver ce que l’on veut, à travers ses angoisses, son vécu, ses goûts… Concernant « Les gens sans visages », je peux en donner la clef, mais il y a plusieurs manières de la comprendre.

Il y a un peu de Gainsbourg, de Belle & Sebastian, de Barbara Carlotti ou d’Autour de Lucie. Quelle place laissez-vous à vos influences ?

Michaël : Pour Autour de Lucie, j’aime bien mais je ne parlerais pas d’influence. Je les revendique, sinon, ces influences. On n’est pas là pour révolutionner la pop mais pour tenter de façonner de belles chansons, ce qui est déjà pas mal (même si peu de gens le savent).

Entre les histoires intimes et les rapports humains, l’album fait dialoguer l’individuel et le collectif. Est-ce ce contraste qui pourrait définir le mieux Feutre aujourd’hui ?
Elsa : Je répondrai sans hésitation. Oui !