[Interview] Institut – « Changer de paradis, tout simplement »

Il paraît qu’il faudrait changer de paradis. Tout simplement. Institut prend la formule au pied de la lettre, ou presque, et préfère les plages de la Costa Brava aux grandes promesses de transcendance. Chez Nina Savary, Arnaud Dumatin et Emmanuel Mario, l’accident devient méthode, les mots s’entrechoquent et les injonctions contemporaines finissent rarement indemnes. À quelques jours de la sortie de Changer de paradis, tout simplement, le 9 octobre chez Rouge Déclic, Arnaud Dumatin nous parle d’écriture, de chaos créatif, d’influences, de littérature et de ce drôle d’objet musical que le trio continue de fabriquer à sa manière.

« Changer de paradis, tout simplement » : derrière ce titre qui évoque à la fois l’évasion et une forme de désillusion, quel paradis cherchez-vous à quitter ou à réinventer ? Est-ce une promesse, une provocation ou un besoin vital ?
Cette antiphrase pose un cadre, c’est une porte d’entrée ambigüe.

Elle pose la question de l’alternative, mais aussi de la transcendance. Quel paradis pouvons-nous encore espérer atteindre ? S’il y avait une promesse, ce serait celle de devoir revoir nos ambitions à la baisse. Changer de paradis, c’est s’inscrire à un nouveau club de fitness, c’est marcher, une glace deux boules à la main, sur une plage de la Costa Brava.


Votre présentation joue avec le vocabulaire de l’optimisation, des KPI et de l’intelligence artificielle, jusqu’à imaginer un album conçu pour une « écoute sans friction ». Quelle place accordez-vous à l’imperfection, à l’accident et à l’émotion dans votre processus de création ?
J’aime fouiller et faire un tri sélectif dans des champs lexicaux un peu exotiques, du management, du marketing digital… C’est une partie de ma matière première. Ils me permettent de dresser un portrait acide de l’époque, mais aussi d’exprimer, à la marge, une forme d’intimité, avec une mise à distance qui me convient.

L’accident est le motif déclencheur.

D’un accident, je fais une chanson. Mes chansons partent souvent de bouts de phrases entendues dans la rue, dans des cafés, des trains. Les gens disent des choses insensées. Je les note, et je déroule. De l’inattendu, de la maladresse, de l’émotion des autres, nait ma propre émotion.


Entre New Wave mélancolique, rock chaloupé, votre musique semble cultiver les collisions inattendues. Comment construisez-vous cet équilibre entre élégance mélodique, étrangeté et puissance sonore ?
Je ne cherche ni l’étrangeté, ni l’élégance mélodique, ni la puissance sonore. Mais ces qualificatifs me conviennent ! Pour faire le lien avec la question précédente, tout n’est qu’accident. Je suis donc incapable de te dire comment j’arrive à construire et finaliser une chanson puis un album, surtout celui-ci. Je travaille de façon anarchique, sans ordre de bataille. Tout se nourrit de l’instant. C’est uniquement par la musique que je suis dans l’instant. J’y exprime mon chaos librement. Et ce n’est que rétrospectivement que la structure devient évidente et que l’équilibre se trouve. Quand j’ai une collection d’une quinzaine de morceaux, je réécoute, je réécris à la marge pour définir l’idée générale.

L’équilibre se construit aussi pendant l’enregistrement en studio, avec Emma et Nina, et pendant le mixage. Emma est l’architecte, il nourrit l’étrangeté et la puissance sonore que tu évoques. 



Vous revendiquez un humour décalé, parfois mordant, qui brouille les frontières entre critique sociale, absurdité et provocation. Comment définissez-vous la frontière entre  sérieux, sourire et de ce qui doit rester volontairement ambigu ?
En effet, je brouille les pistes. Les signifiants se contredisent. Je m’aperçois que nous ne sommes pas toujours compris, que ça clive. La frontière me semble claire. Elle ne l’est pas. La frontière est aussi fonction de chacun. 

À force de jouer du décalage permanent, je me coupe du grand public, pourtant notre cœur de cible, pour faire d’Institut un produit de niche.

Institut, c’est aussi un projet qui interroge notre époque : la positivité obligatoire, la surconsommation, les algorithmes omniprésents avec une sorte de quête de sens universelle. La musique représente-t-elle pour vous un moyen de militer, de se révolter de l’intérieur ?
Oui, je suis souvent en colère et dans l’impossibilité d’exprimer cette colère, pris dans mes propres contradictions. Mes chansons me permettent de porter un regard amusé, sans surplomb, de parler de nos impasses, de dresser le constat d’une aliénation collective. 


Nina Savary, Arnaud Dumatin et Emmanuel Mario : Comment se répartissent les rôles au sein du trio, et qu’est-ce que chacun apporte à l’identité sonore et à l’écriture d’Institut ? Votre manière de travailler a-t-elle évolué depuis vos précédents albums ?
Le processus reste le même depuis le début. J’écris toutes les chansons et une partie des arrangements. Quand j’ai suffisamment avancé, on se retrouve en studio, à la Bergerie, dans le sud, là où habitent Nina et Emma. On cherche des idées complémentaires à trois. Nina pose sa voix, élément fort de notre identité musicale, elle propose des harmonies. Emma réalise tous nos albums, depuis le début. Et je trouve qu’il progresse d’album en album. Il est le croisement d’une sage-femme et d’un sorcier.


Cet album accueille notamment Pia Dumatin, alias Boum Boum !, âgée de 8 ans et demi. Comment cette participation enfantine s’est-elle intégrée au projet, et qu’a-t-elle apporté d’inattendu à votre univers musical ?
Ça a commencé comme un jeu. Je lui ai proposé d’improviser sur des bouts de musiques. J’ai vu qu’elle était à l’aise derrière le micro. J’ai aussi senti le potentiel, son timbre de voix, son feeling. Et tout ce que je pouvais exprimer à travers cette voix d’enfant, le ressort comique, le décalage intéressant entre critique sociale et naïveté de l’interprétation. Pia me décentre et nourrit la dimension ludique qui est essentielle dans notre processus de travail. 


Vos paroles entretiennent un rapport particulier avec la littérature, entre poésie, ironie et détournement des discours contemporains. Quels écrivains, poètes ou auteurs ont nourri votre manière d’écrire, et y a-t-il des influences littéraires que l’on pourrait retrouver en filigrane dans ce nouvel album ?
Au moment de l’écriture de l’album, j’ai notamment été marqué par « Bien être » de Nathan Hill.

Je ne dirais pas que j’ai été influencé, mais on retrouve dans les textes des thématiques proches du roman, des références à l’industrie du bien-être, l’emprise du numérique, la fracturation des liens sociaux, les déterminismes familiaux, l’illusion de la réinvention personnelle. 


Entre Arvo Pärt, Led Zeppelin, Nina Simone et Jean-François Coen, vous revendiquez des références qui traversent des univers très différents. Quelles sont les influences musicales qui vous ont accompagnés pendant la création du disque ? 
En tout cas, sûrement pas Led Zeppelin. Arvo Pärt davantage. « La Tour de Pise » de Jean-François Coen me bouleverse toujours autant.

Cet album a mis 5 ans à naitre. J’ai écouté beaucoup de choses très différentes sur cette période. Je peux citer pêle-mêle Alain Chamfort, Kae Tempest, Eden Ahbez que m’a fait découvrir Emmanuel (Mario), ou encore John Maus, Pierre Bachelet, Donny Benet, Robert Wyatt et bien d’autres.

Institut possède une identité très travaillée en studio, notamment dans ses arrangements et ses textes. Que devient cette richesse musicale lorsque vous passez sur scène ? Cherchez-vous à reproduire fidèlement l’univers des albums ou à lui donner une autre énergie ?
Pour cet album, la question de la scène ne s’est pas encore posée.

L’écosystème des salles de concerts n’est pas très à l’écoute d’une proposition comme la nôtre, on passe un peu sous les radars.

Mais effectivement, il y a beaucoup de pistes sur chaque morceau. Afin de maquetter l’identité sonore de notre prochain spectacle, optimiser le coût plateau, éventuellement remplacer les musiciens par des backing-tracks, il conviendrait de faire appel à des outils adaptés. C’est une question que je soumettrai lors d’un prochain conseil d’administration.

Dans l’immédiat, je mets mon énergie dans l’identité graphique du groupe, dans les clips. C’est un terrain de jeu que l’on a bien exploré pour cet album, avec trois complices, deux amis photographes, Philippe Lebruman et Elie Jorand (qui fait nos pochettes depuis le premier album) et Sébastien Betbeder (qui avait déjà réalisé un clip sur « Prenez soin de vous » en 2021).

Après plusieurs albums, qu’est-ce qui vous intéresse encore dans le fait de monter sur scène ensemble ? Y a-t-il une différence fondamentale, pour vous, entre l’intimité de l’écriture et le moment où une chanson échappe au groupe pour rencontrer un public ?
Il y a une différence fondamentale. C’est un peu comme l’épreuve d’un rendez-vous Tinder. On passe du fantasme au réel. Ça peut être déprimant, voire cinglant.

Pour moi, c’est beaucoup de travail et peu de retour sur investissement.

J’adore faire des concerts quand ils se passent bien, mais ils sont plus source de frustration. Le ratio est mauvais, les conditions sont rarement remplies : avoir de bons retours sur scène, un public attentif…

Évidemment, quand l’alchimie opère, c’est carré.