En ce mercredi 3 septembre, soirée moite et néanmoins chaleureuse devant le « Cinéma des Cinéastes » de la Place de Clichy. Un mec déchiré essaye de nous taxer en terrasse, des scooters inconséquents s’emplafonnent des cyclistes survoltés, ça klaxonne, ça pollue, je ne souhaite pour rien au monde redevenir parisien mais tout va bien. Il y a foule pour l’avant-première du film « FLUSH » de Grégory Morin, présent dans la salle ainsi que l’équipe du film. R. Jonathan Lambert, Elodie Navarre, Elliot Jenicot et Remy Adriaens. Toute et tous sont « vent debout » et hilares pour défendre cet O.F.N.I. (objet filmique non identifié) bardé de prix mais trop rare dans le paysage cinématographique français. C’est sur l’invitation d’un ami de longue date que je découvre cette histoire frappadingue sur grand écran. Jugez plutôt : un toxico tente de renouer avec son ex conjointe, alors barmaid dans un bar, et se retrouve (je vous passe l’explication logique à cela) la tête coincée dans les chiottes de ce dernier ! Oui. Vous avez bien lu.
1h10, donc, de comédie trash et d’une problématique, ma foi, fort simple : comment se sortir la tête de ce trou ? Grégory Morin est un réalisateur malin. Il n’oublie jamais la recette magique éprouvée par Romero ou Carpenter : toujours doter un film de genre d’un aspect politique ou social afin de le nourrir et toujours dépasser la simple performance narrative et visuelle. Ceci, notre ami l’a fort bien compris.
Car Luc, addict hardcore, ne tente pas seulement de s’extirper physiquement de chiottes « à la turc ». Il veut sortir la tête d’un trou social, familial et émotionnel. Capituler, se noyer… ou se relever, tête haute ? Cette épreuve surréaliste fera office de « révélateur » auprès de notre anti-héros jusqu’à un climax déroutant et émouvant.
Voici pour le fond. Pour la forme, c’est une réalisation en très grande forme. Cadres extrêmement bien pensés, mouvement de steadicam en apesanteur et utilisé comme une bulle de douceur dans un monde de brutes, montage alternant tension et délire foutraque à la Tex Avery, travail sur la matière sonore des plus surprenants (il faut ABSOLUMENT voir « FLUSH » au cinéma pour s’en rendre compte), musique électro reboostant l’intérêt porté à la mécanique de cette sordide histoire et choix original des couleurs employées selon les temps forts, tout concoure à la sublimation du genre « survival gore ».
J’ai souvent songé à « Burried » de Rodrigo Cortés, dans cette manière de maximiser le temps, le lieu et l’espace. On pouvait craindre le pire des pièges : le film-concept limité à ses tendances « court-métrage ». Une excellente idée exploitée trop longuement bousille obligatoirement un (trop) long-métrage. Mr Morin boucle son affaire en 1h10, dans un souci de rythme mais aussi de réalisme, aussi farfelu soit-il. « Bernie » de Dupontel est, aussi et selon moi, une filiation évidente dans cet humour Hara-Kiri -teinté de désespoir- qui parcourt « FLUSH ». Je poserai sur la pile et de surcroît « Irréversible » de Gaspard Noé pour son empreinte picturale et « Delicatessen » de Caro et Jeunet pour l’emploi de « tronches ». Une véritable galerie des erreurs dans un cinéma français sclérosé par la comédie formatée et le drame de salon ! Grégory Morin, cinéaste malpoli ? Oui et c’est tant mieux. En un seul coup de semonce, notre sale gosse surdoué envoie valser Gérard « gros mégalo » Jugnot et Juliette « je kiffe mon corps mais aussi mes traits d’esprit » Binoche. Depuis combien de temps n’avions-nous pas autant ri pour chasser la gêne et l’incongruité d’une scène ? Depuis combien de temps une salle entière n’avait pas applaudi à la perte d’une oreille cisaillée au couteau suisse ?
Enfin, saluons le courage d’une distribution hétéroclite et totalement dévouée à la cause. R. Jonathan Lambert se fout à poil dans le cartoon cash avec panache. Elodie Navarre joue les mères larguées avec un soupçon de jeu outrancier bien maitrisé. Elliot Jenicot impose sa présence malaisante/malfaisante sans se forcer et Rémy Adriaens incarne un dealer dumber avec assurance.
Doit-on rajouter la satire italienne comme leg dans ce tourbillon de couillons, d’affreux, sales et méchants ? Peut-être. Grégory ne jugeant jamais ses personnages. Mais il faudrait, alors, asperger l’ensemble d’un zest de nippon. Outrance, violence et flingue à portée de main.
« FLUSH » sortira dans une dizaine de salles obscures de notre hexagone ce mercredi 9 Juillet. Hâtez-vous en masse afin de défendre un cinéma qui sort des sentiers battus. Un cinéma qui ne prend pas de gants pour imprimer la trace d’une baffe sur votre joue et votre rétine. Donnez la chance au Cinéma Bis mais aussi au bis (repetita). Et retournez-y ! Galvanisant, bandant, outrancier, outre en chier, interdit aux moins de 16 ans et haletant, ce petit théâtre brechtien vous laissera pantelant mais vous donnera la banane. De longs mois durant.
« FLUSH », un film tout sauf sage ?
Parole de cinéphage.
John Book.
PS : Je dédie cette chronique transie à Nico, Greg et Mel.



