[Interview] Solitone – « Le Champ Des Possibles »

Huit ans. Dans une scène où les groupes naissent et disparaissent parfois en quelques saisons, c’est une éternité. Pourtant, Solitone n’a jamais totalement cessé d’avancer. Depuis « Lame de Fond » en 2018, le groupe bordelais a continué à jouer, à composer par à-coups et à faire vivre une identité forgée entre screamo, emo et post-hardcore. Aujourd’hui, avec « Le Champ des Possibles », le quatuor ouvre un nouveau chapitre : un disque façonné dans la durée, marqué par les remises en question, les changements de formation et l’envie intacte de créer ensemble. Rencontre avec Yannick et Hugo pour revenir sur cette renaissance et sur tout ce qui s’est construit dans l’ombre de ces huit années d’absence discographique.


Huit ans se sont écoulés depuis « Lame de Fond ». Qu’est-ce qui a nourri cette longue période entre les deux sorties, et à quel moment avez-vous senti que « Le Champ des Possibles » était prêt à exister ?

Yannick : On a eu pas mal de contraintes personnelles sur cette période. Jusque là on avait un rythme assez régulier où on répétait 2 fois par mois, et puis j’ai déménagé à Paris de 2017 à 2022 ce qui a beaucoup freiné la compo. Ajouté aux changements de line-ups, aux vies familiales bien remplies, on a même pensé que le groupe allait s’arrêter quand je suis revenu. Et puis on a eu une proposition de date, ça nous a reboostés, et on s’est relancé tant bien que mal dans la compo. On est très lents et si on se fixe pas de deadlines, on aurait pu encore passer plusieurs années avant de sortir quoi que ce soit, mais le fait d’avoir des bons retours sur les nouveaux morceaux nous a vraiment boostés à nous dire “on se pose un peu, on enregistre tout ça et on part sur un nouveau cycle”. 

 

Hugo : Entre le départ de Yannick, le COVID et toutes les restrictions surtout autour des activités culturelles, l’inertie s’est considérablement agrandie dans la vie du groupe. Les changements de line-up on aussi freiné un peu le processus de création et clairement j’ai eu une grosse crise de la page blanche et il a fallu être patient. Et comme le dit Yannick on s’est posé la question de tout arrêter tellement nous n’avions plus d’objectifs. Puis tel un phoenix on a eu un regain et on a réussi à retrouver la force de faire de la musique ensemble. Le retour de Yannick sur Bordeaux et l’arrivée de Nicolas dans une optique de permanence ont donné de la stabilité à l’ensemble, et là il était temps d’aller de l’avant et de se projeter dans le champ des possibles.



C’est le premier enregistrement avec le line-up actuel. En quoi l’arrivée de Nico à la basse a-t-elle influencé la composition ou l’identité sonore de cet EP ?

Hugo : Nicolas venait de la guitare, Pierre notre batteur le connaissait bien. Nous on connaissait ses anciens groupes et on s’était déjà croisé en concert donc on s’est dit “pourquoi” pas. Il a fallu dans un premier temps que Nico s’approprie notre musique déjà existante et réadapte certaines parties. Et dans la compo il à réussi à plus amener des éléments de réflexion que des éléments musicaux à proprement parler, sauf le riff d’intro de “Rien ne va”.
Quelques jours avant la sortie de l’EP et après tout le processus de finalisation de tout l’univers de l’EP nous avons décidé de prendre des chemins différents pour avancer en sérénité. C’est clairement dommage mais nous n’arrivions plus à imaginer de solutions. 



Le titre « Le Champ des Possibles » évoque l’ouverture, le mouvement ou encore le changement. Quelle est sa signification pour vous et comment se reflète-t-elle dans les morceaux ?

Yannick : Le morceau a été le 2eme qu’on a composé avec ce line up, j’avais ce “refrain” écrit sur un papier depuis longtemps, pour lequel je trouvais que la signification pouvait être diamétralement opposée : la façon dont c’est tourné dans le morceau, c’est plutôt pessimiste, ya un côté “on est jamais satisfait de ce qu’on a, on préfère toujours un idéal imaginaire qu’on n’atteindra jamais”. Et c’est un truc que j’ai pas mal observé avec la relation de pas mal d’humains avec les animaux (surtout de compagnie). Mais il y avait aussi un côté hyper optimiste, où ça voudrait dire qu’en visant un imaginaire beaucoup plus désirable, on arrive à améliorer la condition actuelle. 

 

Hugo : Je laisse Yannick mettre en contexte le morceau, c’est lui qui amène les textes et les thématiques. Mais de mon côté ce morceau évoque pour moi la possibilité qu’un monde meilleur est possible, si on arrête de consommer n’importe quoi n’importe comment. 

 

Vous revendiquez des influences screamo comme Daïtro ou Amanda Woodward, tout en intégrant des éléments emo, post-rock et hardcore-punk. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre héritage et évolution sur ce nouvel EP ?

Hugo : En général j’amène de la guitare avec une structure la plus aboutie possible, ce qui n’est pas toujours facile. Et ensuite on co-construit ensemble les autres instruments et on améliore ce qui peut l’être dans la guitare. J’aime bien dire que le mieux est l’ennemi du bien alors on essaie de faire preuve de discernement. C’est un vrai travail d’équipe ! 

Pour les influences oui la période emo/screamo des années 2000 en France nous a beaucoup marquée donc on en écoute pas mal. Forcément y a une forme de reproduction créative, mais on y ajoute ce qu’on sait faire d’autre aussi. Pierre est un super beatmaker et a une base Hip-Hop super solide, je suis fan de post-rock et de math-rock donc j’insuffle très rapidement des effets comme le delay etc etc. Ça donne cet équilibre parfois atypique mais nous permet de nous sentir en accord avec nous même. 

 

Votre musique repose sur une formule volontairement épurée : une guitare, une basse, une batterie et une voix. Est-ce que cette contrainte est devenue une force créative au fil des années ?

Hugo : Avant de monter Solitone j’étais dans un groupe avec deux guitares et clairement je n’avais pas envie de recommencer. C’est une autre manière de composer, de se distribuer les rôles et j’ai toujours beaucoup aimé les groupes style power trio ou à une guitare de manière générale dans la scène rock/metal/post-machin. Donc c’est un choix d’avoir cette formule. C’est pour ça qu’on l’a jamais vu comme une contrainte car on voulait un truc “brut et humain”. Parfois on se dit que sur tel ou tel passage une deuxième guitare ça serait cool mais ce n’est pas suffisant pour avoir envie de transformer la formule. 



Vous avez continué à jouer en concert malgré les changements de formation et l’absence de nouvelle sortie depuis 2018. Qu’est-ce que la scène vous a appris sur Solitone que vous n’auriez peut-être pas découvert en studio ?

Yannick : “Si je devais résumer ma vie c’est avant tout des rencontres”. Plus sérieusement, le fait de jouer ça nous a fait voir quels passages fonctionnent bien, avec quels autres on n’est pas forcément hyper à l’aise en live, ce qui fait qu’on a essayé d’être plus directs sur ce nouveau disque. On a tendance à beaucoup se casser la tête quand on compose, mais cette fois on a essayé d’être plus instinctifs et de “moins en mettre partout”. 

 

Hugo : Le fait de jouer, tourner, nous confirme aussi qu’on aime être ensemble et qu’on aime jouer sur scène ensemble, là où au studio on fonctionne encore à l’ancienne : chacun est dans son pré carré et fait son truc avec un témoin dans le casque (pas de prise live comme ça se fait beaucoup maintenant). La scène nous apprend aussi comme dit Yannick à gagner en rigueur : on ne peut pas corriger un défaut pendant un concert donc faut essayer de pas se tromper et recommencer. C’est aussi le moment où tu communiques avec le public, tu fais passer d’autres messages que ceux présents sur le disque. 



Vos deux premiers EP sont sortis dans une logique DIY, et la version vinyle du nouvel EP paraîtra via Voice Of The Unheard. Quelle place occupent encore aujourd’hui l’éthique DIY et le support physique dans votre démarche ?

Yannick : J’aime beaucoup l’idée du Do It Together, une sorte de DIY hyper collaboratif. On est dans un genre hyper niche, où c’est compliqué de trouver des dates, des personnes qui vont être réceptives à la musique, mais du coup ça crée aussi une énorme entraide entre toustes les acteurices de la scène. Avec Voice Of The Unheard (que j’ai créé en 2010), j’ai rencontré tellement de personnes qui ont façonné la personne que je suis aujourd’hui, c’était important d’apporter ma pierre à l’édifice de cette musique qui m’a vraiment accompagné depuis des dizaines d’années. Le support physique a un côté vachement plus chaleureux que le numérique, je crois que j’aime bien cet aspect où tu peux à la fois l’associer à un moment de ta vie “j’ai acheté ce disque à tel concert, c’était vraiment trop bien”, et en même temps c’est un acte politique, parce que c’est une vraie marque de soutien aux personnes qui ont créé la musique, sorti le disque. C’est un moyen de dire “je vois ce que vous faites, et à mon échelle c’est ma façon de vous aider”. Et puis on va pas se le cacher, aujourd’hui ya des disques (ou cassettes) qui sont tellement beaux, c’est hyper satisfaisant !

 

Hugo : Je précise que sur nos 3 disques on a toujours été soutenu par des labels qui venaient d’un peu partout dans le monde. On n’a jamais fait d’auto-prod sur la sortie physique de nos disques car c’était important aussi de donner de la visibilité à des canaux de distribution alternatifs et de montrer que non il ne se passe pas rien. Et puis c’est aussi un facilitateur au niveau financier car le vinyle coûte cher à produire. 

Pour tout le reste on fait clairement du DIT (do it together) avec nos potes qui ont du temps (graphisme, MAO, promo etc etc) et on s’entraide mutuellement dès qu’on le peut.
En gros on fait tout ce qu’on peut par nous mêmes avec les gens qu’on aime mais on sait aussi que certains sujets sont beaucoup plus difficile à aborder avec une vision DIY/DIT. Je pense au mastering par exemple ou là clairement pour avoir le rendu que le disque mérite. Il faut aussi savoir frapper aux bonnes portes, en l’occurrence pour cet EP Thibault Chaumont (birds in row, Carpenter brut, Lost in Kiyv) qui à sublimé le boulot de notre pote Mat qui nous enregistre depuis le début. Et les vinyles y a une notion “industriel” dans sa fabrication donc on peut pas éviter de passer par une usine, l’idée c’est de bien la choisir, ici VOTU (le label) passe par Dunk!Pressing, une usine à taille humaine avec des valeurs alignées aux nôtres.