[Interview] Triboulois & Yan Kouton »Corps »

Avec Corps, Yan Kouton poursuit une exploration poétique singulière où les mots deviennent des espaces à habiter. Né d’un dialogue entre photographie, écriture et musique, ce recueil sonore réalisé avec Olivier Triboulois interroge ce qui demeure : les traces, les absences, la mémoire du corps et les mouvements du temps. Entre paysages intérieurs et présence physique, Corps dessine une géographie sensible où la poésie cherche moins à raconter qu’à révéler ce qui se joue derrière les images et au cœur de notre expérience du monde.

Dans Corps, on a l’impression que tes textes ne racontent pas des histoires mais plutôt une sorte de regard sur un temps à l’arrêt, un instantané. Comment s’est construite cette idée de récit musical ?
Il s’agit bien d’un récit musical…D’un recueil sonore. L’idée de « Corps » est partie d’une performance que l’on a créée dans le cadre de la Maison Poésie Brest. On a ainsi pensé «      Transfigure      » autour des photographies de Mona Premel, de la danse et langue signées de Laetitia Sanquer et donc de mes textes, et de la musique d’Olivier. La correspondance entre photographies projetées et certains aspects de l’univers poétique et musical était évidente… À tel point que cette performance est devenue pérenne, et qu’elle va évoluer.
Mais c’est le point de départ de cette réflexion autour de « Corps ». Ecrire une série de textes à partir d’une représentation photographique, d’autoportraits en l’espèce, s’est imposée, de manière autonome à « Transfigure », avant très probablement de la rejoindre par fragments. 
On appelle cela l’inspiration…« Corps » est vraiment un travail poétique qui prend sa source dans l’image. 

 

Est-ce que lorsque tu écris, tu cherches davantage à faire vivre des sensations plus mentales que physiques ?
Oui, c’est tout le paradoxe (pour ne pas dire la « tension ») de cet album. Autant son incarnation visuelle est fortement ancrée dans le corps, au sens littéral, autant sa transposition dans mon monde poétique est cérébrale. Comme pour signifier l’importance de la trace mentale que laisse une photographie. Ce qu’il en reste dans l’esprit. 
Le voyage qu’elle fait dans les méandres de l’imaginaire. Ce qu’elle génère comme énergie littéraire aussi. C’est un processus d’écriture qui s’appuie sur le voyage intérieur qu’une image déclenche. 
Au-delà, c’est ma démarche…J’écris pour me sentir vivre. Problème d’incarnation, de proprioception que je règle par les mots. Grâce à l’écriture je récupère ma propre position dans l’espace. D’où l’importance des sensations plus mentales…Jusqu’à « Corps », je construisais une sorte de structure poétique essentiellement abstraite, quasi géométrique.
Les mots de « Corps » dialoguent avec la présence physique, et l’écriture s’est doucement désaxée. Mais, elle demeure puissamment cérébrale. Interrogeant de plus en plus cette dissociation. Cette vie intérieure mise en question. Parce que le corps est aussi le lieu de la pensée. Sa manifestation, pas seulement son véhicule. 

 

Tes textes donnent le sentiment que le temps est sinueux, jamais parfaitement linéaire : souvenirs, projections, fragments du présent coexistent. Est-ce une manière de traduire l’expérience du corps, qui porte toujours plusieurs temporalités en lui ?
C’est tout le paradoxe là encore de ce qu’explore l’album. Il interroge la complexité de cette temporalité, qui est faite, oui, de ces entrelacs. La linéarité est une illusion…Notre présence à un temps donné est le fruit toujours d’une multitude d’éléments, parfois cohérents, parfois totalement chaotiques (en apparence). J’aime profondément le mot « chaordique », qui pose la cohabitation de l’ordre et du chaos. 
Et bien, le corps est un système chaordique… qui a toutes les caractéristiques du chaos et de l’ordre. Il est ancré dans sa présence matérielle, mais le fruit de temporalités passées et futures.
C’est le lieu fascinant de tous les conflits temporels. Et aussi de tous les apaisements, de toutes les mises en danger et de tous les transports spirituels. 

 

Chez toi, la poésie n’est jamais décorative. Qu’est-ce que la forme poétique permet d’atteindre que l’écriture plus narrative ne pourrait pas saisir ?
Oui, la poésie est tout simplement l’antithèse du décoratif. De ce point de vue, elle est d’une exigence absolue. Et d’une simplicité d’exécution déroutante pourtant. L’écriture narrative souffre de biais énormes. Qui peuvent avoir leur intérêt. Mais dans cette recherche poétique, j’ai eu besoin de me défaire de cette lourdeur narrative pour plonger au sens propre dans une abstraction. 
Cette forme permet d’atteindre, parfois au prix d’une dangereuse désincarnation, une dimension d’une exceptionnelle intensité. Une connaissance presque effrayante de ce que la pensée permet. Mais, ce n’est pas dénué de liens avec la matérialité. L’écriture poétique la porte juste ailleurs, la soumet à une autre dimension, qui parfois lui fait défaut.

 

Le titre Corps pourrait laisser penser à quelque chose de très concret, de charnel. Pourtant, l’EP semble aussi habité par des fantômes, des absences, des traces. Quel « corps » cherches-tu à faire vibrer dans ces chansons ?
Le «      Corps      » est ici à appréhender comme une présence physique, visibilité d’un être…Et comme le corps poétique. Le corpus d’une poésie…Qui est un lieu. Une géographie à part entière. C’est ce corps là qui vibre. Le geste à l’oeuvre dans le disque est dans cette dualité sémantique. Le corps poétique se manifeste par l’entremise d’une image… Cela devient le médium de l’écriture. Et inversement…
La poésie est essentiellement question de traces, d’absences suggérées, d’un sens qui se dévoile par des éléments épars qu’il faut alors reconstruire mentalement… Mais qui tous disent une présence. Elle peut rester purement fantasmagorique ou s’incarner dans une représentation…

 

Ce disque est le fruit d’une nouvelle collaboration avec Olivier, est-ce que vous avez fait évoluer votre façon de travailler ensemble par rapport à « Résonance » ?
Oui. Le processus ici a été plus long. Et surtout, il s’est enrichi d’un troisième élément avec la photographie. Il s’est donc installé un processus entre écriture, composition musicale et dimension visuelle, qui a nécessité d’aborder la construction du disque différemment. D’abord le lien texte/image. Puis réfléchir à ce que la musique devait soutenir. La bande-son d’un recueil, d’une scénographie mentale. 

 

Les ambiances de l’EP semblent parfois suspendues, comme si elles cherchaient à ralentir le temps. Est-ce qu’il y a là une forme de réaction à l’accélération permanente dans laquelle nous vivons aujourd’hui ?
L’ordre et le chaos peuvent fonctionner ensemble. Mais la vitesse et la lenteur également…Oui, très clairement, il y a cette volonté de poser quelque chose d’avant-gardiste, de singulier. Qui résonne de « son propre genre », à son rythme. Il s’agit moins de ralentir que de trouver une voix/voie autre… Et donc de donner au temps qui défile un sens. Un mouvement esthétique… Qui confère à l’accélération une autre direction. L’art ne ralentit pas, pas plus qu’il n’accélère, il est une temporalité à part. Quand on l’oublie, on court au désastre collectivement. 
Oui, dans ce cas-là, l’accélération fulgurante que nous vivons est mortifère, et même morbide. Mais quand on replace l’art au centre de son mouvement, il imprime un geste essentiel. 
« Corps » dit cela aussi…Le corps reprend sa place, sa centralité, son importance dans un monde qui semble régresser et ne plus comprendre la sacralité du corps. C’est par lui que l’on communique, c’est par lui que l’on entre en connection avec l’autre, la nature, l’architecture. Le corps et son espace…

 

-Pour illustrer cet Ep la vous avez choisi une magnifique photographie de Mona Premel. Pourrais-tu nous en dire plus sur ce choix, sur ce portrait et sur son rôle ?
Ces deux autoportraits sont tout simplement à l’origine de « Corps ». J’ai découvert l’univers photographique de Mona Premel avec « Transfigure ». L’envie de travailler sur une série de textes inspirée par ses sublimes photographies prend sa source là. 
J’ai donc tout simplement demandé à Mona Premel de choisir des autoportraits pour servir de socle à un recueil sonore, qui est né à partir d’un premier texte « Corps »… Il a donné son nom au disque, et l’écriture s’est poursuivie dans ce dialogue artistique entre une représentation saisissante et ma poésie. 
Mon processus d’écriture en a été modifié, puisque, d’une abstraction, il a muté en un regard posé sur une matérialité apparente. 
Apparente, parce que les autoportraits de Mona Premel recèlent leur part de mystère. Leur part d’étrangeté et de beauté renversante. Cette interrogation du corps dans le cadre, déterminé par elle, est insondable, et ouvre un champ poétique et réflexif absolument vertigineux. 
Voilà le rôle de ces autoportraits pour moi : ils sont le cœur du disque, parce qu’ils sont son inspiration, profondément. 

Pour Mona Premel, le choix de ce visage résulte de l’infusion de  « Transfigure ». La coïncidence entre textes et une première série d’autoportraits – dans le cadre de cette performance – était fulgurante. La rencontre de son écriture photographique et de ma poésie où la dimension visuelle est également très forte. L’idée d’écrire, cette fois-ci, directement à partir d’une deuxième série d’autoportraits s’est imposée.

Mona Premel, à ma demande, a sélectionné ce visage, qui est devenu celui qui apparaît dans les poèmes de « Corps ». C’est un autoportrait pris dans une chambre, selon un processus que Mona Premel a pensé…Un double regard
Un mouvement qui s’opère entre pose et retardateur, où l’artiste est à la fois immobile, et dans le geste déclencheur. Comme si elle était à deux endroits en même temps. Dans l’anticipation d’un visage…Ce mouvement on le retrouve dans les textes de «   Corps   »…Il traverse le disque.
« Corps », et cette série d’autoportraits, vont d’ailleurs nourrir l’évolution de « Transfigure »…
Le rôle de cette photographie est central vraiment…Plus qu’une illustration. elle installe une ambiance. En regardant le portrait on peut écouter les morceaux autrement. Une connexion intime, presque privilégiée, aux univers du recueil sonore. C’est un lever de rideau…Qui permet de rentrer dans un état propice à l’écoute. Bien plus qu’un support visuel   : une invitation à rentrer dans les textes, à se laisser envahir par la musique. 

 

-Dans plusieurs morceaux, on ressent une tension entre l’intime et quelque chose de beaucoup plus universel. Est-ce que ce travail est pour toi un espace d’observation du monde ou d’abord une manière de te comprendre toi-même ?
Les deux, littéralement. C’est une mise à l’écart volontaire de la marche du monde. C’est une nécessité vitale. J’ai longtemps pensé que c’était la manifestation de ma part «      contrôlante      ». Observer pour garder le contrôle. Ne pas être entraîné dans une perte de sens…Garder jusqu’à la fin le contrôle de mon existence. Et atterrir en étant dans une sorte de plénitude…D’apaisement. Il y a de cela. Parce que j’ai un besoin pathologique de comprendre. 
Mais, j’ai saisi récemment, qu’en fait, ce n’est pas de perdre le contrôle – en étant dépossédé de quelque chose d’essentiel – par la marche du monde, qui me guidait. Pas seulement en tout cas…
Ce qui me guide dans la poésie, c’est surtout l’acceptation, la paix pour soi et en soi.
Parce que ce feu intérieur, il peut détruire aussi sûrement que l’oubli de soi orchestré par la société. J’en suis là…Dans l’observation critique oui, et dans le désir de comprendre ce qui m’anime. Pour le pire et le meilleur. Parce que j’ai pu être mon pire ennemi. L’art est une posture d’équilibriste…Au-dessus des vides et des impasses. On tente de voir clair. En soi, et autour de soi. 

 

-Après avoir écouté Corps, j’ai l’impression que tu ne cherches pas à répondre à des questions mais à les maintenir vivantes. Quelle est la question qui t’accompagne encore aujourd’hui et qui traverse cet EP sans jamais vraiment trouver de réponse ?
Non en effet…On n’y répondra jamais…Mais le questionnement lui est éternel. Il est le moteur de l’art. Et de la poésie en particulier. La poésie est une quête de sens, d’éléments glanés, de traces et sensations, de souvenirs ramassés, qui constituent une représentation. Une image mentale ou réelle. La question qui est au centre de «      Corps      » est celle-là…Celle de cette image. Elle demeure toujours un mystère. On ne fait que l’effleurer.