« The Clueless Hitchhiker », troisième album de Clairaudience, rentre dans cette catégorie de disque qui vous happe littéralement par surprise. C’est un disque hanté par le temps, les trajectoires humaines et cette sensation très contemporaine d’être partout connecté mais intérieurement désorienté. Pourtant, loin du journal intime nombriliste, Clairaudience transforme ces questionnements en un rock nerveux, mélodique et vivant.
Le point de départ du disque est presque cinématographique : en 1989, Daniel Jumpertz traverse l’Europe en stop avec son ami Chris Smales. À Amsterdam, une photo est prise. Trente ans plus tard, cette image devient la pochette de l’album, tandis qu’une phrase de « Bombs In The Distance » (Berlin 1989) donne son titre au disque : “You are the clueless hitchhiker, remember Berlin Nineteen Eighty Nine.” Tout est déjà là : la mémoire, l’errance, la jeunesse observée depuis l’âge adulte, et cette question silencieuse, qu’est-ce qu’on devient après avoir traversé le monde sans vraiment savoir où aller ?
Musicalement, Clairaudience réussit à faire dialoguer des influences très identifiables sans jamais tomber dans la facilité. On entend les guitares limpides de The Go-Betweens, les tensions nerveuses de Talking Heads période 1977, les lignes obliques de Television, parfois même une rugosité héritée du The Velvet Underground des débuts. Mais l’identité du groupe reste singulière : un équilibre entre énergie post-punk, songwriting power pop et une forme de sophistication émotionnelle discrète.
Cette richesse sonore prend encore plus de sens quand on connaît l’histoire du groupe. Fondé à Sydney en 2006 par Daniel et Caroline Jumpertz, Clairaudience a traversé plusieurs vies musicales : improvisation expérimentale, scène DIY new-yorkaise, puis retour en Australie et reformation familiale pendant les confinements. Cette longue maturation s’entend clairement dans « The Clueless Hitchhiker« où les morceaux respirent l’expérience, les cicatrices et une complicité humaine qui dépasse largement la simple connaissance technique.
C’est probablement la grande force du disque : son humanité. Dans un monde atomisé où les identités se fragmentent sous le poids des crises, des écrans et de l’anxiété permanente, Clairaudience oppose quelque chose de simple mais précieux, le lien. Le groupe est construit autour d’un couple, d’un frère, d’une amitié vieille de cinquante ans. Cette proximité irrigue les chansons. Même quand les textes parlent d’aliénation ou de désorientation psychologique, la musique refuse le cynisme. Il y a toujours une pulsation chaleureuse sous les guitares et les rythmiques sèches.
La batterie de Caroline Jumpertz mérite d’ailleurs une mention particulière : précise sans être démonstrative, elle donne au disque son mouvement constant, presque magique. Les guitares, elles, alternent entre clarté mélodique et abrasivité contenue, créant cette impression d’urgence élégante qui rappelle certaines grandes heures de l’indie rock australien. Et puis il y a Daniel Jumpertz qui chante comme quelqu’un qui raconte des monceaux de vie, ce qui donne aux morceaux une sincérité immédiate.
« The Clueless Hitchhiker » est finalement un album sur la survie émotionnelle. Sur la manière dont les souvenirs nous poursuivent, dont les amitiés nous construisent, et dont la musique peut encore servir de point d’ancrage. Clairaudience avance, bifurque, cherche un chemin, comme ce fameux auto-stoppeur du titre : perdu, lucide, parfois inquiet, mais toujours en mouvement.
Et c’est précisément ce qui rend ce disque aussi captivant.



