A la faveur d’une ressortie en 4K dans nos salles françaises ce mercredi 13 Mai, retour sur le film maudit de David Lynch : « Dune ». Pour celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de voir ce long-métrage sur grand écran, en 1984 ou plus tard lors de séances en ciné-club souvent via une copie dégueulasse (!), cette réapparition fait figure de découverte totale. Pour les autres ? Je m’épancherai sur la conception d’une œuvre cinématographique boudée à sa sortie mais, sur la durée, devenue culte.
Dès sa parution en 1965 aux USA puis en 1970 en France, le livre de Frank Herbert rencontre un engouement immédiat. Premier opus d’un futur Cycle en devenir, ce monument de la littérature SF brasse de nombreuses thématiques (l’écologie, la politique, le mysticisme, la religion, etc…), charme un lectorat mi hippie-mi converti et devient un best-seller total.
Inévitablement, les studios hollywoodiens y voient une manne potentielle et Arthur P. Jacobs-heureux producteur de « La Planète des Singes » – se rapproche dès 1971 de David Lean pour une adaptation éventuelle. On notera le peu d’originalité développée dans cette démarche, David Lean s’étant illustré dans la direction de « Lawrence d’Arabie » ! Un soldat « étranger » qui s’adapte à la culture musulmane en plein désert et en devient le Messie, cela vous dit quelque chose ? Bref ! Le projet capote, faute de disponibilité dudit producteur, noyé dans sa franchise et il faudra attendre 1974 pour voir en Alejandro Jodorowsky un scénariste/réalisateur digne de ce projet pharaonique. Pharaonique (ta mère), c’est le mot. Car dans un élan de poésie mal contrôlé et de budget illimité, rien ne semble stopper l’appétit artistique du créateur d’« El Topo ». Folie des grandeurs ? Jodo ne se refuse rien et entame un plan d’attaque à vous donner le tournis. Orson Welles, Amanda Lear, Salvador Dali (qui demande 100.000 dollars par heure de tournage-sachant qu’il n’apparaitra que 10 minutes à l’écran- avec pour exigence une scène où il défèquerait dans des toilettes scindées en deux !), David Carradine, Mick Jagger et Udo Kier sont au casting et Moebius et Giger employés pour les dessins préparatoires. Magma, Tangerine Dream et Pink Floyd s’attèlent à la B.O. et le producteur Michel Seydoux endosse le rôle du grand Manitou. Hélas ! Hollywood refuse en bloc ce délire monomaniaque de 12 heures et chiffré à 15 millions de dollars. Sans surprise, le projet s’effondre. Jodorowski ne s’en remettra jamais et classera ses divagations conceptuelles dans une bible/ storyboard (avis aux collectionneurs, tout ceci fut partiellement publié dans le « Metal Hurlant » numéro 107). Et toutes les bonnes idées ? Recyclées dans des franchises telles qu’« Alien » ou « Star Wars », l’air de rien. Le producteur Dino de Larentiis ( « Un justicier dans la Ville », « Mandingo », « Flash Gordon » ou l’inoubliable « Conan le Barbare » sont signés de sa griffe) rachète les droits en 1976, reprend les rênes de cette carriole brinquebalante et contacte Riddley Scott. Ce dernier semble peu convaincu par le script remanié de Rudy Wurlitzer mais la préproduction est lancée. Hélas bis. Affecté par la mort récente de son frère, le cinéaste britannique se désiste. Tout semble perdu, quand t’es dans le désert depuis trop longtemps. Oasis ? Sésame ? L’arrivée d’un jeune réalisateur du nom de David Lynch change la donne. Pedigree ? Deux films au compteur (conteur) et quels films ! « Eraserhead » dont le caractère expérimental flirte avec nos pires cauchemars et « Elephant Man », biopic poignant où la réalisation classique le dispute à une histoire d’une cruauté abominable.
Mr Lynch semble être l’homme de la situation. Rigoureux dans le désordre et doté d’une logique labyrinthique mais implacable, son univers oscille entre inflexibilité et liberté. Hantise et psychanalyse. Symbolisme et expressionisme. Auréolé du Grand Prix du Festival d’Avoriaz et du César du meilleur film étranger en 1980, ce mathématicien de l’étrange savoure son nouveau statut. Les studios se l’arrachent dont un certain George Lucas pour la mise en place de son « Retour du Jedi ».
Il refuse cette alléchante proposition (dont l’univers ne répond aucunement à ses visions psychédéliques) et répond positivement à l’offre de Raffaella de Laurentiis (productrice novice mais épaulée par son père). Faire mieux que le dernier « Star Wars » ? Le mécène italien et les studios Universal y croient. David Lynch s’engage, signe l’adaptation et passe la vitesse supérieure avec 45 millions de dollars en poche. Ce n’est plus un radeau mais vaisseau. Autour de lui ? Une équipe de 17.000 techniciens (qu’il n’entrevoit pas !), une musique élaborée par le groupe TOTO, des décors vertigineux et un casting royal : Kyle MacLachlan dans son premier véritable rôle à l’écran, Sean Young (ex-« Blade Runner »), Francesca Annis ( vue dans l’ébouriffant « Krull » de Peter Yates), Patrick Stewart ( Professeur Xavier pour la saga « X-Men), Virginia Madsen ( « Hot Spot » de Dennis Hopper), Jürgen Prochnow (« Das Boot » de Wolgang Petersen), Kenneth McMillan (« Les pirates du métro » de Joseph Sargent), Brad Dourif (« Vol au-dessus d’un nid de coucou » de Milos Forman), Max Von Sydow ( « Le Septième Sceau » d’Ingmar Bergman), Dean Stockwell ( « Paris, Texas » de Wim Wenders) et Sting qui trouvera en Feyd l’incarnation la plus folle de sa carrière.
L’entreprise promet du « très lourd » mais, au final d’un tournage angoissant vu l’ampleur de la tâche, se voit affectée (dans tous les sens du terme) d’une durée de plus de 3h00 !
La croisière, ça m’use ?
Coupes au montage, voix-off rajoutée afin de rendre la narration moins énigmatique, épilogue expédié…Le soutien indéfectible de sa jeune productrice n’y changera rien, David Lynch se fâche et répudie ce « final cut » tronqué et peu fidèle à ses choix artistiques.
Attitude prémonitoire ?
À sa sortie en 1984, « Dune » se fait « lyncher » par la critique et le public (néophyte) boude ce « Space Opera » intello.
Et pourtant ! Voici une œuvre monstrueuse qui préfigure tout le bestiaire lynchien en 2h20. Surimpressions d’images, actrices sexy et acteurs statiques, travail remarquable sur la matière sonore, échanges quotidiens tachetés de folie, dialogues en tiroirs et cette profonde mélancolie qui transperce la narration de part en part.
Tout y est.
Là où Denis Villeneuve transforme « Dune » en épopée guerrière et politique (rappelant l’opération « Enduring Freedom » initiée le 7 octobre 2001 aux USA et qui lutta contre le terrorisme et le trafic d’opium en Afghanistan…des épices, des soldats, je n’invente rien), David Lynch élabore un drame shakespearien aux contours baroques. Se permet les audaces les plus extrêmes pour un film « tous publics » (un Empereur en forme de têtard géant dont l’orifice buccal n’est autre qu’un vagin !) sans jamais renier l’action (le duel en armures cubiques ou le dressage des vers géants). Insuffle à sa « commande » une puissance narrative tout en destin contrarié et révélation messianique. Et tente de faire rentrer une corde de marin (le pavé d’Herbert) dans une aiguille à coudre (le blockbuster calibré)!
Je vous l’accorde, l’utilisation d’une voix-off pour un film d’aventure est une hérésie. Il suffit de revoir la première version de « Blade Runner » pour s’en convaincre. Si vous faites fi de ce gadget illustratif, je vous promets une séance de cinéma comme nulle autre pareille.
Choisissez une salle dignement équipée et installez-vous confortablement dans votre fauteuil.
Laissez votre esprit vagabonder et s’imprégner de ces lignes d’horizons mordorées. De ces familles au sang noble et au vocabulaire exotique. De ces effets spéciaux vintage sans compléments numériques.
Du baroque. Du rock. Du barré.
Du Lynch.
Bancal et rapiécé, certes, mais hautement recommandé.
John Book.
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