[INTERVIEW] NURSZ – «  »

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NURSZ naît après des parcours déjà bien ancrés : s’agit-il d’un projet de continuité ou de rupture dans vos trajectoires respectives ?
Morgan : pour tous les trois, on parlera plutôt de rupture car, quelle que soit la forme que prennent nos morceaux, ce projet de créer NURSZ naît, pour chacun d’entre nous, après plus ou moins une dizaine d’années de pause sans pratiquer la musique avec des velléités de partage.
Nous avons tous expérimenté d’autres trajectoires de vie que celle de la création musicale, Flo et J.B. sont devenus parents, entre autres, je me suis moi-même impliqué sérieusement dans la vie associative et dans l’exploration du monde vivant (celui qu’on appelle « nature ») : cette décision de se regrouper pour transformer tout cela en « matière sonore » est donc dans tous les cas une rupture des rythmes de vie de chacun.

Vous parlez d’un rock “mature” : comment définiriez-vous cette maturité, musicalement et dans l’écriture ?
Morgan : en ce qui concerne la musique, la maturité vient surtout de la démarche initiale. L’envie de départ était sincèrement de se faire plaisir, de manipuler nos instruments, de ressentir de nouveau la puissance de la salle de répète, mais en composant avec sérieux, en essayant de sortir les meilleures compositions possibles sans se poser aucune contrainte de style, de format, de structure. Une fois qu’on s’est dit cela, ce relâchement fait qu’on est parvenus à sortir beaucoup de morceaux dans les simples premiers mois, en se sentant parfaitement libres.
Pour ce qui est de l’écriture des textes, le fait d’approcher plutôt de la quarantaine permet peut-être d’aborder des thèmes plus consistants et surtout variés, à l’opposé des énièmes chansons sur les filles qu’on peut écrire à vingt ans (c’était mon cas). On continue quand même d’écrire sur le désir, l’amour, le sexe (Blue Dress) et les relations, mais en évoquant celles que l’on peut tisser avec les parents (Alpaga), par exemple, ou même avec les animaux (Furry Angel).

Votre son convoque clairement l’esthétique indie des années 2000. Comment évitez-vous l’écueil de la nostalgie pour rester dans une proposition actuelle ?
Disons que cette esthétique indie est notre essence, notre sève, car c’est avec elle que nous sommes réellement devenus mélomanes et compositeurs de musique, mais elle ne reste qu’une impulsion. Elle se mélange clairement avec des nuances 90s, mais aussi avec des groupes tout à fait modernes de « rock à guitare » qui peuvent nous influencer, comme Fontaines D.C., Kurt Vile, ou Viagra Boys, par exemple. Si on regarde bien, le rock, depuis que les Blancs ont pillé Chuck Berry qui, lui-même, s’inspirait du blues de sa communauté afro-américaine, n’a fait que redigérer les générations précédentes. C’est ça qui est top dans le fait de composer du rock en 2026, c’est qu’on peut puiser dans le punk, le stoner, le shoegaze, l’indie, le classic rock, ça fait une belle cour de récré tout ça. Sans parler du hip-hop, dont nous sommes très fans avec J.B. Personnellement, on ne s’en prive pas.

Le format basse-batterie très frontal structure vos morceaux. Est-ce un choix esthétique, économique, ou une contrainte devenue identité ?
C’est sûrement dû à cette contrainte de départ, née du fait que je suis le seul guitariste du groupe, qui nous a forcés au début à composer des basse-batterie très solides et énergiques, tellement robustes qu’elles me permettaient presque de n’avoir qu’à chanter sur les couplets, sans jouer de guitare, pour que les morceaux tiennent la route. Bien sûr, on a ensuite arrangé ces morceaux en studio, notamment avec une 2ᵉ guitare, mais tu le dis très bien, cette contrainte a inconsciemment forgé notre son.

La voix occupe une place centrale, avec une dimension presque “crooner”. Comment travaillez-vous cette tension entre rugosité rock et élégance vocale ?
L’intention de cette voix « crooner » émane de plusieurs désirs. D’abord, de manière pragmatique, j’ai la sensation que le fait de chanter les couplets en voix basse permet de créer plus de relief dans les morceaux, et donc d’en « garder sous la pédale » pour pouvoir envoyer dans les refrains. Je trouve aussi que cette tonalité ouvre des champs beaucoup plus vastes en termes de mélodies, qui peuvent parfois sembler surannées si elles sont chantées en voix haute et avec trop d’intensité. Également, je suis un énorme fan de soul, autant la soul old school que la foisonnante néo-soul qui émane depuis une bonne décennie. Je trouve que le chant atteint des dimensions viscérales lorsque l’on s’aventure dans cette sphère en se racontant comme si on jouait son âme. Et c’est exactement l’effet que nous désirons créer avec nos compos. Comme je le dis, si l’auditeur serre le poing ou ressent le désir de bondir ou de nous voir en live écoutant l’EP, c’est qu’on aura touché ce cap du « viscéral ».

La scène angevine reste un vivier actif mais discret médiatiquement. Quel regard portez-vous sur sa visibilité aujourd’hui ?
Je suis très fière de cette scène angevine et honnêtement, je m’en sens très redevable car depuis plus d’une vingtaine d’années, sa diversité, son bouillonnement et sa capacité de renouvellement, notamment après le jumelage avec la ville d’Austin, m’ont toujours beaucoup inspirée .C’est elle qui, par les groupes et les scènes que la ville propose, m’a souvent donné envie de remonter sur scène et de me bouger pour composer de la musique. Je dirais que cette « discrétion médiatique » vient principalement du fait que les Angevins ne proposent pas vraiment une musique qui entre dans les formats de l’industrie, et c’est plutôt une bonne chose.

Vos premiers concerts arrivent au printemps 2026 : S’agit-il d’un rodage ou d’une proposition déjà pleinement aboutie ?
Je pense que jusqu’à la fin de l’été, ça va être indéniablement du rodage. Mais cela n’empêche aucunement le plaisir, cette phase où l’on réapprend à se connaître sur scène, hors de la salle de répète, est passionnante.

Sur les quatre titres de votre premier EP (sorti le 16 avril 2026), on perçoit une progression narrative et sonore assez marquée : avez-vous pensé ce format court comme un tout cohérent, presque conceptuel, ou comme une carte de visite aux facettes multiples ?
Je ne pourrai pas dire qu’il y ait un concept dans l’EP. La démarche, c’était simplement de se présenter au monde, d’où le fait qu’il soit éponyme, d’ailleurs. C’est une façon humble de dire : « Regardez, cela fait un an et demi que nous composons ensemble, voilà ce que nous sommes. Enchantés. »

Pouvez-vous détailler les choix de production et d’arrangements qui différencient ces quatre morceaux, notamment dans le traitement du duo basse-batterie et de la voix, et ce qu’ils révèlent de votre identité en construction ?
Ces arrangements, tous très différents, révèlent simplement que nous sommes de vrais fans de pleins de rocks différents. Blue Dress est clairement construite sur une basse-batterie très dansante avec une voix nonchalante complètement en décalage dans le débit et l’intensité, alors que Scorpio Bites est une espèce de sprint automobile où presque tout le monde, même la voix, va dans le même sens, et c’est très jouissif. Alpaga propose plus d’effets, touche une corde plus sensible en prenant son temps, tandis que Furry Angel s’aventure sur des plages un peu plus surf, un style plus « léger » dans lequel on explore les reverbs profondes, avec même de la guitare acoustique. Et j’aimais le postulat de départ d’écrire un morceau surf qui parlerait d’un chien, sujet très décalé sur le papier. Alors que non, le lien au vivant, c’est quelque chose d’incroyablement riche, tellement crucial que cette connexion que le monde moderne capitaliste a rompue est en train d’avoir un effet plus que néfaste sur notre espèce humaine.

Dans un contexte où le rock cherche régulièrement à se réinventer, quelle place ambitionnez-vous d’occuper avec NURSZ à moyen terme ?
Ça serait très présomptueux de dire que nous ambitionnons de prendre une place dans le rock. Nous ne voyons pas à long terme, et tenons à fonctionner par étapes (réponse de footballeur !), afin de prendre un plaisir sincère. Plus sérieusement, j’ai vu trop de groupes ne jamais profiter des beaux moments ou des réussites parce qu’ils lorgnaient déjà sur l’étape d’après ou enviaient le groupe qui, lui, se tient une marche au-dessus. D’ailleurs, ça ne veut pas dire grand-chose, une marche au-dessus.
Non, notre but est peut-être d’humblement essayer de montrer qu’on peut encore écrire des beaux morceaux de rock en 2026, que des gens auront toujours envie de déchirer leurs vêtements, courir à en perdre haleine, brandir le poing ou simplement pleurer, en écoutant cette musique.


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