Tout est parti d’une chanson. Touché par la mort d’un jeune ouvrier (dont le corps fut retrouvé en plein hiver dans un garage, aux abords de l’usine Peugeot qui l’employait), CharlElie Couture compose « La ballade de Serge K ». Dès la publication, en 1981, de ce témoignage musical, l’émotion auprès des « jeunes » est palpable et sonne comme un constat d’échec au sein de la société française. Qu’est ce qui a poussé ce jeune homme à cette impasse ? Ce « suicide » aux yeux de toutes et de tous ? Les médias s’emparent de cet « fait divers » avec plus ou moins de retenue et de compassion mais le bilan n’en demeure pas moins terrible : on meurt, toujours, dans la rue. Placée en ouverture de son album « Poèmes rock », la chanson fait grand bruit et inspire de nombreux groupes locaux. Mais, dans l’hexagone, l’émoi causé par cette « chronique urbaine » s’étiole peu à peu. Pour la famille, de profondes zones d’ombres -concernant cette « affaire »- restent à déterminer. A éclaircir. Quid de la responsabilité de l’entreprise dans laquelle Serge Kos travaillait consciencieusement ? Quid de la police et des journalistes, classant un peu trop vite cette terrible affaire dans les cases » déchéance » et « SDF » ? Des décennies plus tard, intrigué par ce « single », Jean-François Jacq s’empare de cette histoire méconnue pour la mettre en lumière. Et revenir, dans les détails, à ce qui fut vécue comme une déflagration (ou une incompréhension) par la population de Sochaux.
Je ne vais pas l’omettre dans mes propos, Jean-François Jacq est un Ami de longue date. Délicat, donc, de ne pas verser dans la critique énamourée ou le copinage intempestif. Je m’emploierai, donc, à rester le plus objectif possible.
Ce qui me plait énormément dans l’attitude de Jean-François Jacq, c’est sa capacité à ne pas verser dans la facilité. Que ce soit dans la biographie d’artistes météores et peu connus du grand public (« Bijou », « Olive et Lili Drop » ou « Ian Dury », par exemple) ou l’autobiographie acide -l’auteur creuse dans les chapitres de son existence déglinguée et morcelée comme l’on procèderait d’une thérapie salvatrice- « Jeff » ne s’englue jamais dans le « mainstream » ou l' »attendu ». Dans ses choix, tout relève de la surprise.
De plus, ses connaissances dans de nombreux domaines artistiques sont semblables à ses appétits de vie : pantagruéliques. Ainsi, lorsque mon ancien acolyte de Fac me dévoila le sujet de son nouveau roman, je fus intrigué mais loin d’être étonné.
Ainsi, attardons-nous sur cette « Ballade de Serge K. » (éditions l’Ecalarte), témoignage alarmant alternant fiction et recherches approfondies. Fiction dans le sens où Jean-François Jacq se superpose souvent à la détresse de son personnage, partageant ses douleurs en pensée et sur le papier. Recherches approfondies dans le sens où Jean-François retranscrit fidèlement les évènements qui se sont déroulés sur la base de photos, articles de presse et souvenirs relatés. Or, à mon sens et du point de vue « fictionnel », cette « possession » flirte avec la « réinterprétation », le biographe tentant d’imaginer la détresse de Serge Kos. De nous la rendre tangible par le truchement d’un ressenti supposé. Non, ce roman n’est pas un « récit de vie » mais bel et bien une œuvre « originale »- au style très personnel- puisant dans un quotidien sans issue. Jeff y apportant sa « patte » indubitablement poétique.
C’est certainement le seul reproche que je lui adresserais. Sa part « hybride ». Oui, cette immersion, au cœur d’un sujet de société brûlant (le chômage, ses ravages et dommages collatéraux), est fort bien documentée. Oui, le décor (les années 80) bien planté et les témoignages exhortés (donc, inédits) contredisent de nombreuses « vérités » ou expertises. « Comment l’auteur a-t-il pu remonter le cheminement de son protagoniste, bien des années plus tard ? ». Voici une question qui ne cesse de nous hanter au gré des pages. Mais Jeff se projette tant dans son protagoniste que cette frontière ténue -entre véracité historique et réappropriation romanesque- trouble notre discernement. Et comment lui en vouloir ?
L’auteur ayant, lui-même, vécu dans la rue. Difficile de ne pas voir en Serge K. un frère d’infortune.
Que notre metteur en scène/adaptateur/conférencier/romancier verse dans l’emphase pour décrire l’absolu ou des abimes de tristesse n’enlève en rien la puissance de sa narration. « Modern style » rétorquerait Jean Bart. La vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas ?
Notre écrivain, lui, s’évertue à recoller les bribes d’une vie. A redonner à Serge Kos-et à ses proches- une dignité perdue. CharlElie Couture ne s’y est pas trompé, offrant à cette chronique universelle une préface des plus intimes.
Saluons ce devoir de mémoire. Ne cédant jamais aux sirènes du sensationnalisme, Jean-François Jacq s’attarde sur les « petites gens » pour les rendre plus grands. Avec révolte, tendresse et humanité. Qu’il en soit infiniment remercié.
John Book.




