[Interview] Mô’ti tëi – « ANT1: The Scam of the Mystical Cicadas »

Migrer. Quitter un territoire, réel ou intérieur. Changer de peau, de rythme, de certitudes. Comme les insectes qui peuplent l’imaginaire de « ANT1: The Scam of the Mystical Cicadas », la trajectoire de Mô’ti Tëi semble guidée par une nécessité vitale du mouvement. Il y a dans cette musique quelque chose de pastoral, un mouvement lent, collectif, presque méditatif. À l’image de la pochette (signée Thibault Balahy), où des silhouettes minuscules s’agrègent en formes mouvantes, indistinctes et pourtant profondément organisées, chaque morceau paraît naître d’un travail minutieux, souterrain. Une œuvre construite à plusieurs mains, où l’individu se fond dans l’identité de Mô’ti tëi. Comme la fourmi, rigoureuse, attentive à l’édifice commun. Comme la cigale, fragile et vibrante, qui transforme l’instant de vie en chant vibrant.  C’est précisément ce que capte Mô’ti Tëi dans ces dix titres : une cartographie émotionnelle, faite de tensions, de chutes, de trajectoires et de renaissances. De The Weapon, lutte intérieure étouffante, à A Second, fragile tentative de retenir le temps, l’album déploie une narration dense, traversée par le doute, la colère Our Rage, le vertige Real Vertigo ou encore la lucidité tardive My Deaf Friend. Autant de magnifiques fragments d’expérience, doux, rugueux. Folk rock blues aux lignes de fuite fines, souvent épurées, qui s’infiltre, qui hante les caboches. Rien d’ostentatoire, mais une précision émotionnelle qui touche en rythme en plein dans le mille. Antoine revient avec nous sur la genèse de ce 2eme disque « ANT1: The Scam of the Mystical Cicadas » hautement recommandable.

Peux-tu nous parler de la motivation derrière l’écriture de ce nouvel album « ANT1: The Scam of the Mystical Cicadas » ?
Il y a d’abord un besoin très simple : l’envie de jouer de nouveaux morceaux sur scène. À un moment donné, tu sens le besoin de te renouveler, de ne pas rejouer toujours les mêmes titres, de te remettre un peu en danger et d’exprimer ce que tu ressens sur l’instant présent. Et retrouver ces sensations un peu vertigineuses que tu as quand tu composes tes nouveaux morceaux.
Moi, je compose en permanence, donc j’ai toujours des idées, des débuts de morceaux qui traînent. Mais entre commencer un morceau et le finir, il y a un monde. Le plus difficile, c’est toujours de finaliser. Du coup, il y a un moment où tu te fixes une deadline : tu décides que tu vas enregistrer à telle période, et là tu sais que tu dois être prêt. C’est ce qui te pousse à bosser vraiment : faire les arrangements, écrire les textes, t’organiser.
Ce qui compte aussi, c’est l’intention forte : faire un album, ce n’est pas juste empiler des morceaux. Il faut une cohérence, une direction, se demander ce que tu veux raconter et comment tu te renouvelles sans te répéter. Souvent, ça dépend aussi beaucoup de ce que tu écoutes à ce moment-là, de ce qui t’a marqué pendant la période de création.
Et puis il y a ce plaisir énorme d’être seul avec toi-même, dans ton espace, à chercher. Les moments où tu trouves quelque chose qui te touche vraiment sont incroyables. Tu pars parfois d’une idée simple – une mélodie de guitare ou de voix – et tout s’aligne d’un coup. Ce sont souvent des accidents heureux, des choses que tu n’avais pas anticipées. C’est ça qui rend la création aussi forte.

Quand tu composes, est-ce que tu penses déjà à la configuration du live ?
Pas du tout au départ. Je ne me dis jamais “on sera trois sur scène donc il faut composer comme ça”. En composition, je ne m’interdis rien. Je suis l’inspiration du moment.
Aujourd’hui, avec la technologie, tu peux tout essayer : des cuivres, des cordes, des textures… L’histoire de la musique est très liée à l’évolution technologique. Par exemple, l’autotune, à la base, servait à corriger la justesse, et aujourd’hui c’est devenu un style à part entière. Pareil pour la distorsion ou l’enregistrement multipiste : ça a complètement changé la manière de composer.
Ensuite seulement, tu adaptes pour le live. On s’est posé la question d’ajouter un musicien, par exemple un percussionniste, parce que sur ce deuxième album il y a beaucoup plus de basse. Finalement, on a choisi d’adapter les morceaux à trois, et ça fonctionne.
Les morceaux dictent leurs besoins. Mon objectif, c’est qu’ils ne soient jamais vides ou ennuyeux. J’ai toujours cette crainte de lasser, qui me suit depuis mes débuts en solo. C’est pour ça que j’ai développé différentes techniques de jeu, des variations de son, des effets comme le micro harmonica saturé. L’idée, c’est de maintenir une énergie et une diversité.

Comment se passe la transition entre la composition en solo et le travail en groupe / studio ?
Je fais des préproductions très poussées. Elles sont déjà très proches de ce qu’on entend sur l’album, mais en version moins “propre”.
Quand je compose, je suis dans l’instant, dans l’énergie. Ensuite, le travail en studio demande une préparation technique énorme. Avant l’enregistrement, je me mettais à travailler tous les jours : guitare, répétition, discipline de vie, sport… C’est une période où tu dois être prêt physiquement et mentalement.
Pour les textes, j’écris dès que je peux, souvent en voiture. Sur cet album, environ 90 % des textes ont été écrits comme ça, pendant des déplacements. Ça permet de prendre du recul et d’approfondir davantage.

Tu sembles assumer davantage le chant sur cet album ?
Oui, clairement. Je suis beaucoup plus satisfait de ma voix sur ce deuxième album. J’ai beaucoup travaillé mon accent et le fait d’avoir travaillé plus en profondeur mes textes me donne une solidité. Ça m’a libéré un peu plus de mes doutes. J’ai pu me concentrer davantage sur l’interprétation et la justesse.

Les textes paraissent plus sombres que sur le premier disque. Pourquoi donc ?
C’est lié à l’état d’esprit et au contexte. Le monde, la société, ce que tu vis personnellement… tout ça influence l’écriture et ce que je veux exprimer dans mes chansons.
On traverse des périodes moins légères, et de façon implicite ça se ressent forcément. La musique est aussi un moyen d’exprimer, d’évacuer, de mettre un point final à certaines choses. Ce deuxième album est clairement plus sombre, plus frontal aussi, moins dansant peut-être. C’était un vrai parti pris.

Ton parcours depuis le premier album a-t-il influencé ta vision artistique ?
Oui, surtout à travers les rencontres et les retours du public. Quand des gens te disent que ta musique les touche, c’est toujours très fort.
Tu te rends aussi compte année après année que rien ne se fait seul. Le projet grandit, de plus en plus de personnes s’y impliquent. Ça crée une responsabilité, mais aussi une dynamique très positive.
Et puis tu apprends à écouter. Avant, j’aurais pu être plus obtus sur certaines choses. Aujourd’hui, je comprends que les autres peuvent enrichir le projet. L’ego peut être un frein : accepter la critique n’est pas toujours facile, mais c’est essentiel pour avancer.

Le projet a beaucoup évolué depuis ses débuts, non ?
Oui, énormément. À la base, c’était un projet solo, très simple : jouer des morceaux à la guitare, n’importe où.
Aujourd’hui, on est une équipe élargie, avec plus de moyens et d’ambitions. Ça apporte aussi une pression, parce que des gens comptent sur toi. Mais c’est une bonne pression.
Et surtout, on réalise des rêves d’enfant petit à petit. Par exemple, pour cet album, on s’est enfermés une semaine en studio pour ne faire que ça. Vivre musique du matin au soir. Ça, c’était un rêve, et on l’a fait.

Comment fonctionne le travail en groupe aujourd’hui ?
Avec Léna et Benoît, nous avons un bel échange, avec de l’écoute, et nous nous proposons beaucoup de choses. On teste tout, et on finit toujours par tomber d’accord. Il y a une vraie envie commune de servir le projet. 
C’est ce qui rend le travail fluide et efficace. On cherche simplement à faire quelque chose de beau, de cohérent et d’accessible.

Comment s’est passé l’enregistrement de l’album ?
On a installé un studio dans une salle de spectacle à Rochefort-en-Terre. L’idée, c’était de privilégier une acoustique naturelle, puisque notre musique est très acoustique.
Le lieu a été aménagé pour l’enregistrement, avec la régie dans le salon et les musiciens dans la salle. C’était une expérience très humaine, très immersive.

Une anecdote marquante pendant l’enregistrement ?
Oui, plusieurs, et pas des moindres.
D’abord, il y avait un chantier juste à côté, avec des marteaux-piqueurs… pas idéal pour une prise de son acoustique. Finalement, les ouvriers ont déplacé leur chantier sans qu’on le demande.
Et surtout, il y a eu une tempête le premier jour. Coupure totale d’électricité et de réseau. Impossible de travailler, impossible de communiquer. L’électricité est revenue tard le soir, ce qui a complètement bouleversé le planning.
Mais ces imprévus ont aussi créé des moments uniques, comme des soirées improvisées à répéter à deux. Ce sont des souvenirs très forts.

Photo de couv. Marie Le Mauff

Lien d’écoute :

Mô’ti Teï en concert :

21/03 L’ÉPROUVETTE – SAINT ANDRE DES EAUX (22)
26/03 RELEASE PARTY  LE NOKTAMBUL – RENNES (35)
3/04 LE COOTA – ERDEVEN (56)
4/04 LA TRAVERSE – VANNES (56)
18/04 DISQUAIRE DAY – GIBERT JOSEPH – PARIS (75)
24/04 LA CARÈNE – BREST (29) pp / LA MAISON TELLIER
31/05 DOUZE ET MOIS – LAILLE (35)
4/06 LA DAME DE CANTON – PARIS (75)
16/06 LES TERRASSES DE PICARROU – CINTEGABELLE (31)
02/07 LA CHÂTEAU  – MISSILLAC (44)
03/07 LES VENDREDIS DE L’ORBIÈRE – FORCE (53) 
16/08 DOMAINE LA ROCHE JAGU – LA ROCHE JAGU (22)