EXPO marque un tournant discret mais décisif pour Ulrika Spacek : un disque plus aéré, plus foisonnant dans les textures, qui prolonge la mue entamée sur Compact Trauma tout en prenant ses distances avec les saturations oppressantes des débuts.
Place d’EXPO dans la trajectoire du groupe
The Album Paranoia (2016) posait les bases d’un psych-rock brumeux, motorik, nourri de feedback et de guitares en nappes, où l’urgence et le bruit tenaient souvent lieu de dramaturgie.
Modern English Decoration (2017) en affinait la formule, comme un disque « frère et sœur » du premier, plus mélodique mais encore très enfermé dans la maison hantée du shoegaze et du kraut domestique.
Compact Trauma (2023) ouvrait les fenêtres : son plus clair, structures plus sinueuses, incursions lounge, grooves feutrés et art-rock fragmenté, avec une tension diffuse faite de panique et de vertige intérieur.
EXPO, quatrième album, pousse cette ouverture vers un équilibre inédit : collage électronique/analogique, expérimentation mieux intégrée, cohésion accrue, comme si le groupe assumait enfin d’être un laboratoire pop à part entière.
Son, textures et évolution esthétique
Là où The Album Paranoia et Modern English Decoration s’en remettaient avant tout aux guitares et aux rythmes motorik, EXPO repose sur un véritable treillis de sons électroniques et analogiques, où chaque détail semble pesé. Les guitares, souvent modulées, évoquent parfois Women, avec des inflexions quasi math-rock, tandis que les orgues vintage et synthés crémeux dialoguent avec les boîtes à rythmes.
Sur Compact Trauma, le groupe testait déjà des ambiances lounge ou jazzy, notamment dans “Lounge Angst”, et des chansons aux structures étranges mais encore ancrées dans la psyché-rock. EXPO va plus loin : un opener en forme de collage sonore ne s’étire jamais en démonstration, “Weights & Measures” frôle l’avant‑jazz et le trip‑hop sans perdre en lisibilité, et des cordes façon musique de film bondienne surgissent comme des fantômes cinématographiques dans le mix. On sent que l’expérience solo de Rhys Edwards (Astrel K) dans les arrangements de cordes et les textures électroniques nourrit ici l’écriture collective.
Écriture, thèmes et voix
Si les premiers albums jouaient beaucoup sur l’atmosphère, les textes restaient plus en retrait, engloutis dans la brume sonore. Sur Compact Trauma, les paroles s’emparaient déjà de la panique, du doute, des traumatismes intimes, en les laissant filtrer à travers des structures de morceaux tortueuses.
EXPO pousse cette écriture impressionniste encore plus loin : Rhys Edwards privilégie des constructions quasi dadaïstes, des listes de sensations tactiles et d’objets (peaux, encre, cuir, turbulences d’avion) plutôt qu’un récit linéaire. La modernité angoissante n’est évoquée qu’à demi-mot, dans des images de lumières bleues d’écran, d’« âge viscéral », comme si le disque refusait de céder au commentaire social frontal pour rester dans le rêve éveillé. La voix, elle, semble moins enfouie que sur The Album Paranoia ou Modern English Decoration : elle flotte à la surface du mix, fragile mais assurée, comme un guide dans ce labyrinthe de textures.
Cohésion et forme de l’album
Les deux premiers albums fonctionnaient presque comme des visites prolongées dans une même pièce : mêmes couleurs, mêmes ombres, déclinées de morceaux en morceaux, avec quelques pics mais une identité très homogène. Compact Trauma, plus éclaté, alternait longues pièces tendues et éclats plus pop, reflétant d’ailleurs son long et chaotique processus de gestation.
EXPO, lui, porte un titre d’apparence fragmentaire (une exposition, des pièces juxtaposées) mais s’écoute comme un ensemble remarquablement fluide. La succession d’un intro-collage, de titres plus immédiatement mélodiques, d’expérimentations rythmiques puis d’une “Incomplete Symphony” qui clôt l’album dans une fausse inachèvement renforce cette impression de parcours pensé de bout en bout. Là où les premiers disques s’autorisaient parfois à se perdre dans le bruit, EXPO ne laisse aucune « avenue sonore » sous-exploitée : chaque idée est développée juste ce qu’il faut, puis abandonnée avant la saturation.
Bilan critique
En filigrane, EXPO donne l’impression d’un groupe qui a accepté de vieillir avec sa musique, en troquant la frontalité psyché des débuts contre une mélancolie plus diffuse, riche en détails et en zones grises. Si The Album Paranoia et Modern English Decoration représentaient la face la plus brumeuse, presque claustrophobe d’Ulrika Spacek, Compact Trauma ouvrait une brèche vers davantage de clarté ; EXPO, lui, s’y engouffre et en fait un espace habitable, partagé, presque communautaire, comme une exposition où chaque pièce dialogue avec la précédente.
Dans la discographie du groupe, EXPO s’impose ainsi moins comme une rupture spectaculaire que comme l’aboutissement logique d’une décennie de tâtonnements, de détours, de tentatives pour réconcilier expérimentation et chansons. C’est peut‑être là que réside sa force : un disque qui n’a plus besoin de prouver quoi que ce soit, mais qui donne soudain envie de revenir en arrière, de réécouter les trois précédents pour mesurer tout ce chemin parcouru.



