[Chronique] Mansion’s Cellar – « Sh*tshow »

Dans la cave de Mansion’s Cellar, on n’entre jamais par hasard. On y descend comme on embarque pour un cabotage incertain, avec l’intuition qu’on ne ressortira pas tout à fait indemne. « Sh*tshow », premier album du quintet de Douarnenez, attendu le 6 février 2026 chez Dionysiac Records, vient confirmer ce pressentiment : ici, le désordre est une méthode, le voyage une discipline, et la fête un principe actif.

Depuis leurs débuts, Malo, Louka, Axel, Lény et Thomas cultivent un psychédélisme à large ouverture de compas. Une pointe solidement plantée au 88 rue Louis-Pasteur, à Douarnenez, l’autre traçant des arabesques bien au-delà des frontières. Cette tension féconde irrigue Sh*tshow, disque kaléidoscopique qui ne cherche jamais à lisser ses aspérités. Au contraire : le groupe revendique le boxon, mais un boxon savamment agencé, où chaque détour finit par trouver son sens ou son non-sens assumé.

Musicalement, l’album digère une somme d’influences sans jamais tomber dans la citation touristique. Le socle reste un rock garage psychédélique, tendu par des riffs secs et une rythmique dansante, mais rapidement débordé par des échappées plus aériennes. On y croise des saz aux inflexions orientales, des cuivres façon brass band américain, des synthés hypnotiques et une énergie live qui évoque autant les grandes libertés microtonales de King Gizzard que la brutalité jubilatoire des Oh Sees. À cela s’ajoutent des clins d’œil au post-punk contemporain et à une pop anguleuse, héritée autant de Fontaines D.C. que de The Last Shadow Puppets.

Le morceau-titre, « Sh*tshow », donne le ton : frontal, sans détour, porté par une urgence presque punk. Même efficacité sur « Mid Mid », où le groupe joue la carte d’un rock direct, tendu, fait pour être hurlé en chœur sous des lumières trop chaudes. Mais Sh*tshow ne se limite pas à l’impact immédiat. Mansion’s Cellar excelle aussi dans l’art du pas de côté, du morceau qui se déplie lentement, comme « Rendez-vous » ou « Wide Awake? », aux méandres émotionnels plus sinueux, où la mélodie se fissure pour laisser entrer le doute et une forme de mélancolie lucide.

L’écriture, justement, constitue l’un des fils rouges de l’album. Les textes parlent du plaisir et de la difficulté d’être ensemble, de cette harmonie fragile qu’il faut sans cesse réinventer. Une thématique qui fait écho à l’histoire du groupe : cinq amis de longue date, nourris par une connaissance intime de leur territoire et par une curiosité insatiable pour l’ailleurs. Ici, l’exotisme n’est jamais décoratif ; il est vécu, digéré, transformé en carburant collectif.

Cette dimension communautaire culmine sur « The Branch », véritable colonne vertébrale du disque. Chant collectif, structure polymorphe, énergie fédératrice : le morceau agit comme un test de résistance pour le groupe, et le résultat est saisissant. Les cinq rameaux tiennent bon, solidement noués, prouvant que derrière l’apparente anarchie se cache un travail de fond rigoureux.

La dernière ligne droite s’ouvre sur une bascule franche vers le dancefloor avec « Disko Paulig », synthèse parfaite de la philosophie Mansion’s Cellar : faire transpirer les corps sans jamais renoncer à l’exigence musicale. On y retrouve cette énergie contaminatrice, déjà éprouvée sur scène lors d’une centaine de dates, qui transforme chaque concert en célébration collective une startijenn électrique où le public devient partie prenante du chaos organisé.

Avec Sh*tshow, Mansion’s Cellar signe un premier album chaleureux, expansif et généreux, à l’image de leur live. Un disque qui assume ses débordements, ses contrastes, ses chemins de traverse. La preuve éclatante qu’on peut avoir la tête sur les épaules tout en se la mettant à l’envers et que, parfois, 2 et 2 font bel et bien 5

Photo de couv. (c) Marine Bouteiller