[Chronique Ciné] « Hamnet » de Chloé Zhao. L’oiseau et l’enfant.

Deux arbres côte à côte. Altérables. Majestueux. Inamovibles. Plus bas, une jeune femme recroquevillée en costume d’époque. Nous sommes en 1580. Agnès ne le sait pas encore mais sa future rencontre avec William Shakespeare marquera durablement sa vie intime. L’éloignera, certes, de sa matrice peuplée de plantes médicinales et de secrets enfouis mais la révèlera en tant que mère, compagne et Muse. Pour le meilleur et pour le pire. Ainsi, à l’image de ces deux arbres, nos deux protagonistes seront plongés dans la tourmente d’éléments contraires mais « vent debout » face à l’adversité. Jusqu’à ce qu’un évènement irrémédiable et tragique entame l’écorce de leur relation… Dès le premier plan, ô combien symbolique, d' »Hamnet » -de Chloé Zhao-, la poésie est au rendez-vous.

C’est la plus grande force de notre cinéaste asiatique multirécompensée : injecter des moments de grâce dans des productions atypiques et néanmoins populaires. Que ce soit pour son indépendant « The Rider » en apesanteur, la nonchalance maitrisée de « Nomadland » ou sa relecture étonnante du film de super-héros avec « The Eternels », Chloé Zhao est constamment là où on ne l’attend pas. Nous pourrions penser qu’un budget confortable annihilerait toute force créatrice ou décision unilatérale chez notre cinéaste. Il n’en est rien. La scénariste chinoise ne cesse de creuser un sillon « auteuriste » sans perdre de vue l’intelligence du public. Ainsi soit ‘ »Hamnet », adaptation écrite à quatre mains avec Maggie O’Farrell d’après son roman.

Comme énoncé précédemment, les symboles sont nombreux dans cette fausse évocation historique. Ici, un faucon censé incarné l’âme d’un défunt… Là, un trou béant niché au pied d’un végétal en guise de passage vers l’outre-tombe. Ailleurs, le rugissement du vent, autre esprit indompté au cœur des bois… Plus près, la porte d’un décor scénique comme substitut positif (et rappel) à la béance susmentionnée. C’est entendu. Chloé Zhao marche sur les traces de Jane Campion -période « Bright Star »- et mélange avec malice expérience sensorielle et drame romantique.

Chaque plan-tourné en décor naturel ou en studio- est une ode à la Beauté. Nous songeons souvent aux toiles de Rembrandt ou de Vermeer dans cette auscultation de visages baignés de clairs obscurs. Une rigueur employée pour chaque cadre choisi ou chaque climat adopté.

Chloé Zhao, sorcière esthète ? Absolument. Nous sommes bien loin de la débauche d’effets entraperçus dans « Anonymous » de Roland Emmerich, tentative biographique friquée mais ratée du Big Will par un réalisateur en mal de reconnaissance. Pour « Hamnet », l’essentiel passe par la construction du récit, non par ses attributs. 
Londres sera, donc, nimbé de brouillard et de crépuscule le temps d’un plan. Ou suggéré par le prisme du Globe Theatre. Point d’éclat. Point de roublardise numérique. Il en sera de même pour l’utilisation de l’émotion à l’écran. Amateurs de roucoulades et de guimauve, passez votre chemin. Pour cette relecture élisabéthaine, la distance est de mise. Le frisson affleurant au gré du jeu habité de ses interprètes. Et quels interprètes !
Incandescents. Jessie Buckley (aperçue dans le très beau « Women talking » de Sarah Polley et l’iconoclaste « Scandaleusement vôtre » de Thea Sharrock) et Paul Mescal (découvert dans la superbe mini-série  » Normal People » et adoubé dans l’oubliable « Gladiator 2 » de Ridley Scott) rivalisent de précellence et semblent brûler littéralement la pellicule. Leur incarnation défie toute école de théâtre, toute posture de « je ». Animale, organique et mystique, leur prestation invoque la Terre, l’Espace et l’Humain. Le Grand Tout. Du chamanisme à l’extrémité de l’Actor’s Studio.  Depuis quand n’avais-je pas ressenti telle puissance sur grand écran ?  Près d’eux, Emily Watson (inoubliable dans « Punch Drunk Love » de P.T. Anderson), Joe Alwyn, Olivia Lynes, Justine Mitchell, Jacobi et Noah Jupe se donnent la main dans une ronde endiablée où Stanislavski n’a plus son mot à dire. Enfin, je me dois de saluer la partition inspirée de Max Richter (dont la B.O. de « Mary Stuart, reine d’Ecosse » résonne encore à mes oreilles), totalement raccord avec la partition enflammée (et sans pathos) de cette divine distribution.

Cette « œuvre au noir » est à classer en parallèle de « Jude » de Michael Winterbottom… et à admirer d’urgence dans votre cinéma le plus proche.
Voici un film qui déborde de sève, de fougue et de passion. Qui vous assène ses coups sans relâche.
Parole de cinéphile, vous n’oublierez jamais cet « Hamnet » de votre vie. 
Sondant mon coeur et mes entrailles au détour de scènes mémorables, Chloé Zhao m’a percé à jour. Je suis ressorti totalement exsangue de cette séance.
Reprenant mon souffle entre deux sanglots.
J’inspire. Shakespeare.
 
John Book.
Ps: je dédie cette chronique à mon Ami Francis qui fut un Hamlet d’exception.
 


.